Poissons rouges et autres bêtes féroces

Le titre du recueil de nouvelles d’Ella Balaert publié aux éditions Des femmes – Antoinette Fouque, accroche, suscite des interrogations. Le livre, une fois que j’en ai commencé la lecture, n’a pas déçu un instant ma curiosité : je suis entrée dans un monde merveilleux dans lequel réel et surnaturel s’entrelacent subtilement.

Les dix-sept nouvelles sont toutes dotées d’un titre qui désigne un animal. C’est ainsi qu’on y rencontre des poissons rouges, une araignée, un faucon, un vieux matou, des chiens et même une amibe et bien d’autres représentants du règne animal dont la valeur symbolique révèle de manière féroce et parfois malicieuse le versant obscur de l’âme humaine, ses pulsions secrètes, les conflits impitoyables qui opposent les hommes aux femmes, les puissants aux faibles, les adultes aux enfants…

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Le jeu de la dame, de Walter Tevis

Il arrive parfois que la télévision et le cinéma contribuent à sortir de l’oubli une œuvre littéraire disparue des rayons des librairies. Répondant au succès de la série diffusée sur Netflix, les éditions Gallmeister ont publié à la mi-mars une nouvelle traduction du roman Le jeu de la dame, de Walter Tevis (1928-1984), qui a fait l’objet de cette adaptation. Une très bonne idée.

L’histoire. Kentucky, 1957. Après la mort de sa mère, Beth Harmon, neuf ans, est placée dans un orphelinat où l’on donne aux enfants de mystérieuses « vitamines » censées les apaiser. Elle y fait la connaissance d’un vieux gardien passionné d’échecs qui lui en apprend les règles. Beth commence alors à gagner, trop vite, trop facilement. Dans son lit, la nuit, la jeune fille rejoue les parties en regardant le plafond où les pièces se bousculent à un rythme effréné. Plus rien n’arrêtera l’enfant prodige pour conquérir le monde des échecs et devenir une championne. Mais, si Beth prédit sans faute les mouvements sur l’échiquier, son obsession et son addiction la feront trébucher plus d’une fois dans la vie réelle.

Les raisons du succès. Ce livre parle d’échecs, mais il n’est absolument pas indispensable de connaître les manoeuvres et les stratégies d’attaque de ce jeu pour y trouver un réel plaisir de lecture. La magie fonctionne, et Walter Tevis nous tient en haleine de la première à la dernière page. Nous en avons eu la preuve en échangeant avec d’autres lecteurs : chacun vous dira qu’il ne pouvait plus lâcher le livre tant la tension dramatique était intense. Dans le sillage de la jeune prodige Beth Harmon, nous vivons des parties d’échecs endiablées, comme si ce n’était pas les pions, mais notre vie qui était en jeu : cavalier en dame cinq, variante sicilienne, pion en roi quatre… Le mécanique implacable est en marche, le suspense à son comble, jusqu’au verdict : Walter Tevis nous met échec et mat.

Marisa, 12 avril 2021.

Chavirer de Lola Lafon

En 1984, Cléo, issue d’une famille modeste, a 13 ans. Après un passage humiliant dans un cours de danse classique privé, elle s’inscrit à la Maison des Jeunes et de la Culture de son quartier à Fontenay, pour y faire du modern Jazz. Une révélation pour Cléo qui va s’impliquer au maximum. Alors quand Cathy, jeune femme chic venant de Paris, vient lui proposer d’obtenir une bourse délivrée par la fondation Galatée, Cléo et sa famille vont y voir l’opportunité de réaliser ses rêves de danseuse. Mais il s’agit d’un piège, un piège sexuel qui va se refermer sur elle et dans lequel elle va embarquer d’autres collégiennes.

En 2019, un appel à témoin est passé à la fois par la police et par une émission de télévision afin de retrouver les victimes de cette fondation.

Chavirer, Lola Lafon, éditions Actes Sud

Cléo est alors mère de famille, ancienne danseuse dans les émissions de télévision du samedi soir. Rattrapée par son passé, elle est rongée par la culpabilité d’avoir entrainé avec elle d’autres collégiennes et occulte complètement le fait d’avoir été une victime.

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Fantômes de Christian Kiefer

Eté 1945. Newcastle, Californie. Le sergent nippo-américain Ray Takahashi revient dans sa ville natale après avoir combattu en Europe. Il retrouve son pays, la maison de son enfance et les lieux qui lui sont chers, mais aucun membre de sa famille n’est là pour l’accueillir. Les habitants qu’il croise peinent à le reconnaître dans son uniforme de soldat américain, lui qui ressemble tant à un Japonais, lui dont le visage est devenu celui d’un étranger, d’un indésirable.

Cette histoire, c’est John Frazier qui nous la raconte. Nous sommes en 1969, et John revient lui aussi d’une guerre, celle du Vietnam. Il est vivant, alors que tant de ses frères d’arme y ont laissé leur peau. Il est vivant, mais alcoolique et drogué, hanté par les souvenirs du combat, du sang, des cris, des flammes et des avions Phantom auxquels il communique les coordonnées des troupes ennemies, afin qu’ils les bombardent. Pour chasser ses démons et ses fantômes, il trouve un travail de pompiste et se met à écrire pour survivre, comme le soldat vietnamien de Bao Ninh dans Le chagrin de la guerre que Christian Kiefer cite en exergue du livre.

Dans le cœur du soldat, la souffrance de la guerre ressemblait étrangement à celle de l’amour. C’était une espèce de nostalgie, pareille à l’infinie tristesse et un manque, une douleur capable de vous projeter brusquement dans le passé.

 
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