Le Dernier Rêve de la raison

Dans le cœur d’Ilya Ilyassov, le vendeur de poisson tatare, deux êtres cohabitent : Aïza la belle Tatare, et un silure, immense poisson de rivière que le vieil homme abrite dans un aquarium sous son comptoir, au magasin collectif. Mais son amoureuse s’est noyée il y a 50 ans, et son ami aquatique vient d’être tué par un collègue alcoolique. Ce meurtre imbécile sera le déclencheur d’une première métamorphose d’Ilya en poisson, qui sera suivie de nombreuses autres.

Au centre de ce récit à la folie salutaire, l’Amour. Un amour qui ne veut rien céder à la mort et qui dans son désir fou d’exister, entraîne réincarnations et multiples enfantements.

Ancré dans la Russie d’aujourd’hui, rude pour les hommes et brutale avec son environnement, sur fond de bâtiments tristes, de dépotoirs et d’étangs où l’on espère encore trouver de la vie, ce roman s’inscrit dans la tradition du réalisme fantastique. On y découvre des humains englués dans une société aux règles et habitudes délétères. L’auteur, Dmitri Lipskerov, n’épargne ni les médecins, ni les policiers, ni les journalistes, ni aucun de ceux qui obéissent sans mettre la distance nécessaire entre les ordres qu’on leur donne et leurs propres actes. Dans Le Dernier Rêve de la raison, la nature semble se venger de tant de bêtise et de soumission en provoquant des événements tour à tour merveilleux et cauchemardesques, mais toujours surprenants pour le lecteur.

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Les enfants sont rois de Delphine de Vigan

Kimmy Diore a disparu. Cette petite fille de 6 ans, devenue une star grâce à YouTube et Instagram, est introuvable. On pourrait croire que le dernier roman de Delphine de Vigan est une simple intrigue ayant pour but de retrouver Kimmy et de savoir qui l’a enlevée. Que nenni ! Cet événement est surtout un prétexte pour évoquer notre société qui s’engouffre dans le monde du virtuel et des likes à gogo. De 2001 à 2031, l’auteur retrace et imagine notre rapport à l’Ecran télévisuel puis numérique.

Au moment de la finale de l’émission Loft Story, Mélanie Diore (la mère de Kimmy) est une adolescente qui trouve dans la télé réalité un moyen de combler un vide existentiel. Lorsqu’elle sera une jeune maman, c’est auprès de Facebook qu’elle trouvera le sentiment d’exister. Sa vie ne lui suffit pas. En passant de la position de celui qui regarde à celui qui est regardé, son bonheur prend forme. Etre vue, regardée, admirée lui semble à la portée de tous et elle veut en profiter. Sur sa chaîne YouTube et ses comptes Instagram, elle fait un carton. Ses enfants ont un succès fou. Alors elle les filme tous les jours, dévalisant les magasins, laissant les internautes décider de tel ou tel achat, ou rire de leur « PQ battle » en période de confinement. Kimmy a grandi dans ce monde parallèle offert à chacun sur son écran de téléphone. 

Oui mais Kimmy a disparu.

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Résine, d’Ane Riel

Peut-on rendre l’horreur poétique ? C’est toute la question qu’évoque le roman noir Résine d’Ane Riel.

La famille Haarder habite une presqu’île du Danemark. L’endroit est isolé, les seuls voisins sont des résineux. Jens a, d’ailleurs, hérité de son propre père, l’amour des arbres et du nectar qui coulent dans leurs veines, la résine, qui a des propriétés de préservation étonnante. Jens forme avec Maria, sa femme et Liv, leur fillette de 7 ans, une famille sauvage. L’auteur décrit les raisons qui mènent la famille à se réfugier à l’intérieur de la presqu’île. La mort du jumeau de Liv, retrouvé gisant dans une flaque de sang au pied de son berceau accélère le repli sur soi de la famille.
En effet, Jens barricade peu à peu sa maison, installe des pièges, accumule toute sorte d’objets provenant de la décharge ou volés de-ci-de-là. Des remparts prennent alors forme, pour protéger la famille du monde extérieur. Maria, la maman, ne sort plus de sa chambre et Liv parvient à peine à se créer un refuge, dans une benne, à l’extérieur de la maison.


Le récit trouve son intensité dans les allers-retours entre passé et présent, décrivant la lente mais terrifiante progression de la folie de Jens, d’autant plus effrayante qu’il y entraine sa fille. J’ai profondément aimé les passages où la narratrice est cette petite fille qui comprend à peine que la situation dysfonctionne. A 7 ans, elle aime son papa et l’accompagne dans ses étrangetés, quitte à se confronter à la mort elle-même. Liv m’a happée dans son histoire et je l’ai suivie avec beaucoup de tendresse, dans le parc d’aventures que représente l’amoncellement des objets de son père. Sa voix m’a beaucoup troublée, entre naïveté et réalité crue, ce qui place le lecteur à l’écart de l’horreur des évènements dont Liv est partie prenante. De plus, l’ambiguïté morale des personnages est un autre argument du livre. Jens, dans sa folie, agit paradoxalement pour sa famille qu’il aime. Je crois que la poésie nait à ce moment dans le livre, entre amour et nature, la folie se fraye un chemin vers l’horreur.

Bérengère, le 28 juin 2021

KEROZENE d’Adeline Dieudonné


Vous avez déjà ressenti ça ? Le sentiment d’un arrêt sur image. Une fin de soirée estivale, vous vous arrêtez dans une station sur l’autoroute. Il y a juste un bruit de fond de voitures qui roulent, vous observez les personnes que vous croisez et vous imaginez leur vie. Comme si vous regardiez le tableau de Hopper Essence : l’image est figée et pourtant vous inventez une histoire. C’est exactement l’ambiance dans laquelle on se trouve en lisant Kérozène.


Entre 23h12 et 23h14, quinze personnages vont se croiser dans une station service. Chapitre après chapitre, l’auteur va nous dépeindre, avec son humour mordant et son imagination débordante, des morceaux de leur vie. Il y a un mannequin qui veut tuer des dauphins, une employée philippine soumise à ses patrons, un représentant en acariens qui a des problèmes d’érection et même un cheval à la vie tumultueuse. Au début, on lit ces portraits comme des nouvelles. Peu à peu, on se rend compte que certains personnages ont un lien entre eux. Il faut revenir en arrière pour comprendre un événement comique alors que nous n’avions pas tous les éléments en main au moment de la lecture ! C’est comme un jeu de piste avec un dénouement tragique pour certains d’entre eux. Comme dans l’émission Strip-tease (certains d’entre vous se souviendront peut être de ces documentaires belges farfelus), Adeline Dieudonné est dans le réalisme social. Un humour glaçant et singulier au service de la vérité.

JULIE

Je n’avais jamais joui avec mon mari.

Je l’aime. Vraiment.

Mais je crois que quelque chose a déraillé à un moment.

Il y avait la maison de mes beaux-parents. Une maison rose. Ça, je m’en souviens. Elle était rose et sentait le désinfectant. Roger et Marie aussi… Roger pétait. Dans son pantalon en toile beige qu’il portait haut, la ceinture juste sous les côtes. Marie et Olivier faisaient mine de ne pas le remarquer mais il pétait, avec le naturel et la décontraction d’un enfant de deux ans. Merde. Ces choses-là peuvent arriver mais on s’excuse. On rougit un peu, on se tortille, on invoque des problèmes intestinaux, je sais pas. Et la complicité des deux autres. Ce silence. J’avais fini par penser que c’était une conspiration contre moi. Une forme de coalition compacte entre père, mère et fils.

Babeth, le 16 juin 2021