Tout démarre bêtement, simplement. Bête et simple comme l’est le quotidien. Dans ce quotidien, un homme que l’on devine plutôt aisé, ayant réussi, avec une belle carrière, une femme, des amis, décide de céder à l’envie d’un petit changement, presque un caprice : raser la moustache qu’il porte pratiquement depuis toujours. Nous partageons ses premières impressions, ses interrogations aussi sur ce qui constitue l’identité de quelqu’un. Jusqu’à quel point sa moustache fait-elle partie de son identité depuis le temps qu’il la porte ? Que va-t-on penser de lui sans, trouvera-t-on ça amusant, inesthétique, ridicule, plaira-t-il encore à sa femme ?
Il y a des souvenirs de radio mémorables au nombre desquels il y eût pour moi le « coming out » de Nicolas Demorand sur la Matinale de France Inter annonçant un matin de mars 2025 « Je suis un malade mental« , et il y eût aussi l’une des réponses d’Emmanuel Carrère aux questions de Laure Adler dans L’heure bleue quelques années avant, en 2020.
Je déteste lire des pavés, ça me fatigue à l’avance. Mais je craque dès que je vois certains noms d’auteurs. C’est le cas de Rebecca Lighieri. Je savoure son écriture, et j’aime les sujets auxquels elle est attachée.
C’est par le regard d’Armand que s’ouvre ce roman. Comédien reconnu, cet être narcissique a une conscience aiguë de ce qu’il est, de ce qu’il vaut et de ce qui importe dans sa vie. Néanmoins, comme il le dit :
J’étais bien parti pour être un connard
Non conformiste, il aime d’autres femmes que la sienne tout en considérant que Birke, son épouse reste le centre de sa vie. Comédienne également, elle l’a tiré vers l’excellence. Pourtant ce n’était pas gagné pour cette femme sublime et déterminée. Née dans une famille dysfonctionnelle, avec des parents toxicos et violents, elle dissimule des secrets honteux. Pour Armand, sa femme est une rescapée. Leur fille Miranda, âgée d’une vingtaine d’années, n’a rien en commun avec ses parents. Elle est dépressive, petite, fragile et sans éclat. Enfin, c’est ainsi qu’ils la voient. Armand voue un amour infini à sa fille et il aimerait sincèrement qu’elle soit heureuse. Malgré toute leur compassion, les parents de Miranda la trouvent désespérément lisse. Il faut dire que Birke n’était pas faite pour être mère et elle entretient très peu de relations avec sa fille. Miranda, quant à elle, se considère comme une bouffonne paumée.
Face à mes parents, je me suis toujours sentie comme un insecte englué dans une toile, ou comme un oiseau affolé par trop de phares
« La littérature ne [l’a] pas sauvée ». Elle lui a juste permis d’écrire à quel point elle ne l’a pas sauvée, à quel point rien ne peut « sauver » d’un inceste qui reste logé là, en plein milieu de celui qui l’a subi, en son centre. La littérature lui a juste permis d’arriver à la justesse, la seule forme de justice possible : dire les choses telles qu’elles se sont produites, puisque tout autre forme de justice est inaccessible. Rien ne peut compenser, apaiser, permettre de tourner une page, pas même la punition de l’autre, la peine de prison, qui n’enlève pas de poids si ce n’est celui de la culpabilité qu’il puisse recommencer avec d’autres tant que les choses n’auront pas été nommées, exposées au grand jour. Nommer les choses pour essayer d’empêcher que ça se reproduise. Nommer pour que l’inceste cesse de n’être que l’affaire de celui qui l’a subi car faire de l’inceste une affaire privée, personnelle, constitue pour les victimes rien moins qu’une double peine.