Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, de Lionel Shriver

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes est le titre français du dernier roman de l’écrivaine américaine Lionel Shriver dont la traduction est sortie en septembre 2021 chez Belfond. Et c’est le premier roman de cette auteure que je lis. Après un court moment de flottement en début de lecture dû sans doute à l’accumulation très dense d’informations sous forme de dialogues et de considérations diverses, je me suis vite habituée à la plume alerte de l’auteure : j’ai été séduite par l’acuité et l’humour corrosif avec lesquels elle scrute aussi bien les relations individuelles que certains mécanismes de la société américaine (et par là-même de nos civilisations occidentales). Et ce ne sont pas les auteur.e.s de génie qui manquent dans ce registre aux Etats-Unis !
Alors de quoi s’agit-il plus précisément ?

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Quand le requin dort, de Milena Agus

C’est un de ces courts romans dans lesquels tient tout un monde : dans la Sardaigne d’aujourd’hui, une jeune fille et sa famille un peu fêlée : tante et ses fiancés, frère, père et ses maîtresses, mère, grand-parents… Tous y sont à la recherche de l’amour ou de l’ailleurs, dans un mouvement qui nous prend, nous lecteurs, et nous entraîne, à la fois amusés et déconcertés, attendris et bouleversés.
Elle, notre héroïne, croit qu’aimer c’est accepter tout de Lui, l’homme marié aux désirs sadomasochistes. Ce qu’il lui offre, n’est-ce pas un peu de l’amour ? N’est-elle pas un vilain petit canard qui ne mérite guère plus ? Il est vrai qu’elle manque de modèle féminin à suivre, entre sa mère si fragile et sa tante, si belle, qui ne parvient pas « à garder un homme ».

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Les dents de lait, de Hélène Bukovski.

C’est un bien étrange récit que nous livre la jeune autrice allemande, Hélène Bukovski, dans son premier roman intitulé Les dents de lait et publié début 2021 chez Gallmeister. Le récit est relativement bref, le nombre des protagonistes limité et essentiellement féminin.
L’intrigue repose sur une grande simplicité et se déroule sur fond de dérèglement climatique. Une atmosphère envoûtante, une histoire prenante, imprégnée de poésie, une sorte de conte où cohabitent magie et réalisme : dans cette histoire, il tombe des mouettes mortes du ciel, les arbres fleurissent, mais ne donnent plus de fruits, les chats disparaissent…
Le récit peut s’inscrire dans la lignée des romans post-apocalyptiques – on pense par exemple à Dans la forêt de Jean Hegland (Gallmeister) ou encore Le mur Invisible de Marlen Haushofer (Actes-sud) ; mais la catastrophe passée ou à venir demeure floue, sans contours précis, les questions restent sans réponse. Une menace plane sur la région et cette menace pousse les habitants du coin à faire sauter le pont qui mène au monde extérieur.

«Et puis, il y a eu les animaux. Des oiseaux, parfois des cerfs et des sangliers. Ils étaient malades, ils s’égaraient et se retrouvaient ici. On savait qu’ils venaient de la mer, alors on a décidé de faire sauter le pont en béton. De couper le seul accès et de nous protéger définitivement de ce qui risquait d’arriver.»

Depuis, le climat s’est brusquement déréglé : après la brume et le froid , un soleil implacable, une chaleur insupportable se sont installés, faisant blanchir le pelage des animaux et fuir les oiseaux. La terre desséchée produit à grand peine les fruits dont, jadis, les hommes tiraient abondamment leur subsistance.

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Le parfum des cendres, de Marie Mangez

C’est une drôle de rencontre : celle d’Alice, une jeune thésarde joyeuse et d’un thanatopracteur taciturne. Sylvain n’est pas un embaumeur normal. Il sent les morts. Cela peut paraître bizarre, mais il a le don de sentir des particules olfactives jaillies du néant. 

Le parfum des cendres, Marie Mangez, Finitude

«A leur contact la voix bourrue et sèche de l’embaumeur devenait enveloppante comme celle d’un conteur et Alice se laissait bercer, transporter par ce son grâce auquel, sous leurs yeux, les chairs figées reprenaient couleur et vie. »

Alice a grandi aux côtés d’une mère sourde dont elle était les oreilles. La musique est omniprésente dans sa vie, et elle en fait bénéficier (lors des trajets en camionnette) son maître de stage. Ah oui, j’ai oublié de vous dire qu’Alice écrit une thèse sur les thanatopracteurs. C’est donc dans ce but qu’elle accompagne Sylvain dans ses déplacements et le regarde travailler. On ne peut pas dire qu’il apprécie sa compagnie, ni ses commentaires ou ses questions. Alice est d’une nature spontanée. Elle a pour habitude de nouer facilement des relations par sa curiosité bienveillante et sincère. Elle ne s’impose pas.

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