Goncourt 2026 ! Philippe Jaenada et L’inconnue du quai de Javel

Récit-enquête mâtiné d’éléments autobiographiques, c’est L’inconnue du quai de Javel, histoire d’une jeune femme – Louise Cansot – retrouvée morte à l’âge de 29 ans en septembre 1949, qui a remporté hier le Goncourt 2026. Dans ce roman, Philippe Jaenada se prend pour Maigret ou bien pour Louise Cansot, ou plutôt pour Maigret se prenant lui-même pour Louise Cansot car pour identifier l’assassin, Maigret ne connaît qu’une méthode : comprendre d’abord qui était la victime et pour ce faire, plonger dans son monde, voir, sentir comme elle, s’imprégner des lieux, de ses habitudes, et laisser infuser…

Au départ de cette enquête fleuve, presque rien, le titre d’un article fouiné dans les archives de la BnF que l’auteur adore, un simple article de deux pages qui retient son attention et « peu à peu j’étais entré dans l’histoire. Pourquoi cette histoire plutôt que tant d’autres, des milliers d’autres, dans tant d’autres journaux ? C’est difficile à dire, une sorte d’attirance intriguée, sans raison concrète ». Peu à peu, Jaenada rentre dans l’histoire et inversement, cette histoire va rentrer dans sa vie, comme quand on dit « quelqu’un est entré dans ma vie » sans crier gare, sans toujours savoir pourquoi au départ. Et cette histoire va lui coller à la peau, la période à laquelle elle s’est produite va devenir son monde. A cette époque, les premiers Maigret étaient déjà parus et le Paris de Janenada va ainsi (re)devenir au fil de son enquête le Paris de Simenon.

Pris par une fascination double, Louise Cansot et Maigret, il met en application la méthode du personnage de fiction pour essayer de résoudre un meurtre ancien mais bien réel, à ceci près que ses fins limiers ne sont pas des inspecteurs de police mais des bibliothécaires et archivistes dévoués qui ne lâchent jamais un os à ronger. Il faut dire que Louise Cansot, fille présumée de mauvaise vie, aurait tout eu pour plaire à Simenon qui aimait traquer le vice dans les personnalités les plus lisses et montrer à quel point certains jugements portés sur les petites gens peuvent être hâtifs. Car si Jaenada mène une véritable enquête dans ce roman en épluchant la vie et le passé de Louise Cansot, en mettant ses pas dans les siens plus de soixante-dix après, cette enquête rend aussi justice à cette fille-mère qui a été le modèle de peintres d’après-guerre, pas tous passés à la postérité loin de là, et qui a dû tirer le diable par la queue pour essayer de se faire une vie après avoir quitté sa Bretagne natale et un milieu familial âpre.

L’originalité de ce roman (et de l’œuvre de Philippe Jaenada dans son ensemble) tient au fait qu’il s’y montre à la fois auteur, narrateur, enquêteur, mari, père, lecteur assidu de Simenon en l’espèce (il a relu les 75 Maigret pendant l’écriture de son roman)… On déambule ainsi avec lui, on imagine avec lui le Paris des années 40-50, on boit des verres avec lui au comptoir de bistrots qui semblent avoir traversé les ans… et c’est cette intrication (qui nécessite stylistiquement l’emploi de beaucoup de parenthèses, et de parenthèses dans les parenthèses, pour réussir à faire tenir dans un même propos de multiples références !), qui opère comme un charme.

Le charme tient aussi au questionnement que pose fondamentalement ce roman : sur quoi écrire ? qu’est-ce qui a de l’intérêt ? A ces questions, Jaenada répond à mon sens que l’intérêt se situe d’abord dans l’approfondissement d’une histoire de vie, quelle qu’elle soit, dès lors que l’on essaie d’en sonder tous les déterminants et ensuite, dans la disponibilité du regard qui est porté sur cette existence car s’il est une qualité qui est commune aux meilleurs enquêteurs et aux meilleurs auteurs, c’est bien celle-là : la disponibilité aux choses et aux êtres, une certaine aptitude à la vacuité mêlée à la plus grande perméabilité à tout ce qui se produit.

C’est alors que l’histoire ou l’enquête peut commencer.

France, novembre 2026

L’inconnue du quai de Javel, Philippe Jaenada, Flammarion, août 2026

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