Le fantôme de la banquette arrière de Jan Carson

Nous avons récemment organisé une rencontre des Liseuses de Bordeaux autour de la thématique des maisons d’édition. C’est au cours de cette réunion que j’ai réalisé que la maison sur laquelle s’était arrêté mon choix, Sabine Wespieser Editeur, même si elle publie des auteurs de toutes les nationalités, m’évoque principalement un formidable quatuor d’autrices irlandaises contemporaines.

Je ne résiste d’ailleurs pas au plaisir de leur rendre un rapide hommage même si cet article ne portera que sur la dernière d’entre elles, Jan Carson. Nuala O’Faolain, regrettée autrice de L’histoire de Chicago May récompensé du Prix Fémina en 2006. Edna O’Brien, décédée l’été dernier, qui avait reçu récemment, en 2019, rien moins qu’un prix Femina spécial pour l’ensemble de son œuvre ! Claire Keegan dont j’ai adoré, lu et relu, toutes les nouvelles du recueil L’antarctique.

Jan Carson, originaire d’Irlande du Nord et qui vit actuellement à Belfast, est la dernière venue des écrivaines irlandaises contemporaines portées par cette maison d’édition. Après deux romans salués par la critique, Les Lanceurs de feu (2021) et Les Ravissements (2023), c’est un recueil de nouvelles qu’elle nous a offert en fin d’année 2024, Le fantôme de la banquette arrière, objet de mon article. Un recueil de seize nouvelles où elle promène son regard lucide sur le passé récent de l’Irlande et surtout puise son inspiration dans le présent, dans les interrogations qui traversent tant nos sociétés que nos individualités.

Jan Carson est issue d’un milieu rural protestant très strict. Son passé personnel ainsi que l’histoire récente de l’Irlande du Nord, une guerre civile d’une trentaine d’années entre catholiques et protestants, Les Troubles, forment la trame de plusieurs nouvelles de son recueil. Comme « Victor Soda », le récit, sidérant de nos jours, d’une initiation sexuelle avant mariage ou encore « En général les gens se contentent de lancer des briques », nouvelle où l’on suit un journaliste envoyé à Belfast en quête de l’histoire associée à une photo choc prise pendant une émeute.

Cool ! dis-tu. Je vais couvrir la photo du bébé en flamme. »Tu prends la photo de Belfast sur la table. Tu l’as déjà vue une centaine de fois. Les gamins avec l’écharpe d’un club de foot sur la bouche. La ligne de paix visible au premier plan. Les adultes qui l’encadrent de part et d’autre. Le bébé en suspend bref au-dessus des têtes. On dirait une comète ou une étoile filante, des flammes d’un rouge incandescent lui glissent des orteils.

Une histoire irlandaise dure, souvent brutale, qui a sans doute forgé le caractère et le style d’écriture de Jan Carson. Dans toutes les nouvelles concernant le passé, elle affirme sa volonté de ne pas se taire, de ne pas dissimuler ce dont elle a été le témoin direct ou indirect. De le raconter sans concession mais également sans effet superflu, sans emphase. Froidement et parfois crûment. Le résultat est redoutablement efficace. Beaucoup des nouvelles dont je viens de vous parler vous laissent sonnés, choqués.

Si dans les histoires de Jan Carson, l’espoir et la douceur viennent rarement des hommes, ils peuvent venir … d’un fantôme par exemple, comme dans la nouvelle qui donne son titre à ce recueil, Le fantôme de la banquette arrière. Le réalisme magique est l’un des ingrédients caractéristiques de l’écriture de Jan Carson. Ce style littéraire qui consiste à faire intervenir dans une histoire très réaliste des éléments magiques ou fantastiques, elle l’a déjà utilisé avec succès dans son roman Les ravissements. Dans plusieurs nouvelles au suspense garanti, le surnaturel s’invite, sous la forme d’un fantôme installé à l’arrière d’une voiture d’occasion, de méduses (« Méduse ») ou encore d’une main coupée qui refuse de disparaitre d’un réfrigérateur (« D’une seule main »).

Son regard d’écrivaine, Jan Carson ne le dirige pas uniquement vers le passé et l’Irlande du Nord. La grande majorité des seize nouvelles de son recueil sont ancrées dans notre présent, nous concernent directement.

Je ne veux pas que le bébé entre dans l’eau. Mais je ne pense pas que ce soit à moi d’empêcher le bébé d’entrer dans l’eau. Ce n’est pas moi qui ai fait ce bébé. Pas moi qui l’ai amené sur cette plage. Et certainement pas moi qui l’ai laissé manger du sable ni patauger dans les algues pendant que je lis Cosmopolitan ou m’astique sur la cuisse de ma petite amie.

Ces quelques lignes sont extraites de la nouvelle qui ouvre le recueil, « Un certain droit de propriété ». Et ce n’est sans doute pas un hasard si la nouvelle qui le clôture, « cercle de famille », est un rappel, une variation autour de la même question : comment peut-on rester sans intervenir quand une personne, a fortiori un bébé, est en danger de mort ? Une interrogation qui pourrait douloureusement vous interpeller si, comme moi, vous voyez dans cette dernière nouvelle du recueil une métaphore saisissante de la condition des migrants renvoyés d’une rive à l’autre de la Méditerranée.

L’un des évènements les plus marquants de notre époque est sans doute le mouvement global d’émancipation des femmes. Jan Carson choisit de s’y intéresser en creux. Elle observe avec une certaine tendresse mais surtout un humour féroce les maladroites tentatives d’adaptation des hommes aux nouvelles règles du couple et de la parentalité. Dans l’hilarante nouvelle « Foire d’empoigne », par exemple, un père de famille que sa femme a momentanément laissé seul pour aller chez le coiffeur finira par égarer ses deux fils dans un parc de loisir.

Qui ne s’est pas interrogé dernièrement sur l’intelligence artificielle et ses conséquences sur notre vie ? Dans la nouvelle « Colonnes », Jan Carson nous propose un futur possible qui m’a semblé très vraisemblable, presque déjà familier.

Quand elle s’éveille, la pièce toute entière flambe autour d’elle : les rideaux clignotent, des langues ombreuses dansent sur le papier mural, le miroir de la penderie lui relance chaque lichette brûlante et scintille. D’abord elle se demande ce que c’est que cette chose incandescente et pourquoi l’alarme d’incendie n’a pas sonné. Il lui faut un moment pour s’aviser qu’il s’agit d’une colonne. Elle n’en a jamais vu une d’aussi près jusqu’ici. Celle-ci a l’air différente des photos qu’elle a vues sur Internet. Plus haute. Plus brilllante. Moins menaçante. […]

Il ne faut pas longtemps à Elaine pour accepter l’idée que la colonne sait mieux qu’elle ce qui est bon. Elle est plus heureuse et plus efficace quand ce n’est pas elle qui prend les décisions

Un récit qui dessine un futur où des objets appelés colonnes assistent les personnes qui le désirent en les suivant au quotidien et en les guidant dans leur choix, leurs décisions. L’héroïne de la nouvelle, Elaine, va ainsi utiliser une colonne pour tenter de surmonter la période dépressive qu’elle traverse depuis sa séparation d’avec son mari. Jan Carson nous laisse d’abord entrevoir où pourrait nous mener l’utilisation de tels guides de vie avant de nous offrir, en grande novelliste, une conclusion optimiste inattendue !

La découverture cet hiver de l’autrice nord irlandaise Jan Carson à travers son dernier ouvrage, Le fantôme de la banquette arrière, m’a ravi, enthousiasmé, comme m’avait enchanté il y a une quinzaine d’années les découvertes successives de Nuala O’Faolain, Edna O’Brien et Claire Keegan. Au fil de seize nouvelles, l’écrivaine déploie un style d’écriture très personnel, alternant ou mêlant de façon réjouissante lucidité, humour féroce et réalisme magique. Elle nous dévoile des épisodes saisissants de son passé personnel ou du passé collectif de l’Irlande du Nord. Et surtout, Jan Carson nous interpelle sur des problématiques très actuelles, nous parle de nous et de maintenant, de la masculinité à redéfinir, de l’Intelligence Artificielle, ou encore de l’égoïsme ou des ressentiments qui peuvent altérer notre empathie, nous faire oublier nos responsabilités.  

Il y a des livres que l’on aime puis que l’on oublie et d’autres auxquels on repense régulièrement, qui nourrissent nos réflexions, nos conversations, deviennent des références personnelles … Pour moi, Le fantôme de la banquette arrière fait clairement partie de cette deuxième catégorie. Je vous le recommande chaudement !

Eric, mars 2025

Le fantôme de la banquette arrière, Jan Carson, Sabine Wespieser Editeur, 2024

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