Hélène La vie tumultueuse d’Hélène de Troie de Sandra Larribe

Il paraîtrait que la mythologie grecque redevienne à la mode ? Est-ce pour répondre au besoin de retrouver des histoires qui constituent un fond commun, au moins dans les cultures occidentales ? Est-ce parce que l’avenir fait entendre des bruits inquiétants et que nous pensons trouver auprès des Grecs anciens une manière de repenser notre monde défaillant ainsi que toutes les beautés et toutes les vérités, à commencer par l’invention de la démocratie dont on devrait savoir qu’elle n’était pas alors si démocrate que ça ? Mais ici il ne s’agit pas d’un essai qui nous amènerait à de telles réflexions quoique…

Sandra Larribe, dans ce premier roman, Hélène La vie tumultueuse d’Hélène de Troie, paru en 2024 aux éditions Complicités, nous plonge dans l’histoire bien connue de cette princesse grecque, nous mêle aux héros de l’Iliade, nous fait vivre tous les épisodes de cette guerre interminable. Alors à quoi bon ? – On connait déjà ! Où réside l’originalité ? – Eh bien justement dans l’invention d’une nouvelle Hélène, moins atemporelle, moins figée par la légende, moins objectivée, en un mot plus moderne et proche de nous. Et c’est passionnant.

Mais avant de partir à la rencontre de cette Hélène revisitée, je tiens à dire mon plaisir de lectrice non seulement de l’histoire mais de la langue, de la langue qui sert cette histoire. Le choix des mots précis, transcrits du grec pour nommer des objets (le chiton, la kylix, le larnax, le péplos…) n’ont pas été mis là pour « faire grec », de même la reprise d’épithètes homériques « Ulysse aux mille ruses », « Hector dompteur de cavales » ou leur allusion « quand l’aurore fait rosir la campagne » pour « l’aurore aux doigts de rose », mais s’inscrivent tout naturellement et d’ailleurs sans excès dans la phrase pour nous transporter dans ces  antiques paysages où les bergers, les artisans, les guerriers et même les rois partageaient une vie encore rustique et respiraient l’air si pur de la Grèce et du bassin méditerranéen, où les dieux se faisaient l’instrument du destin des mortels.

Si comme Sapho, Hélène était née à Lesbos, seul lieu de la Grèce où les femmes pouvaient choisir leur mari, peut-être que la guerre de Troie n’aurait pas eu lieu, mais nous aurions manqué ces récits au goût d’éternité. Par son roi de père Tyndare, Hélène se voit imposer Ménélas. Elle ne le hait point mais ne l’aime pas davantage. Puis elle en a une fille de qui elle ne se sent pas mère. Enfin le beau Pâris débarque et c’est la passion. C’est aussi Troie pour Sparte. 

Cette histoire est le long chemin de l’émancipation emprunté par cette femme désirable et convoitée. Et comme toute déconstruction et reconstruction il faut du temps : dix ans, la durée de la guerre de reconquête des Achéens contre les Troyens. D’abord lourde de sa responsabilité dans cette guerre sanglante, tentée mille fois de se rendre aux Grecs, elle prend peu à peu conscience que c’est l’orgueil et l’avidité des hommes qui est cause de cette tuerie et qu’« on inflige à des femmes les punitions les plus dures et d’une autre nature que celles des hommes pour un même crime ».

Et puis de façon plus inattendue et très anachronique et donc très moderne, Sandra Larribe qui ne se contente pas de libérer Hélène du joug des hommes, fait naître une transformation, celle de Ménélas d’abord plein d’orgueil et de colère, qui se laisse peu à peu convaincre par Hélène de l’injustice faite aux femmes. Elle sort aussi Pâris d’une masculinité figée en lui donnant la possibilité de ne pas aimer la guerre et même d’en avoir peur. Elle nous permet donc de nous interroger sur le masculin comme sur le féminin trop souvent assignés à des rôles et à des statuts.

C’est donc peu dire que j’ai aimé ce roman d’aventure qui, selon une définition du roman donnée par Laure Murat, métabolise toutes les connaissances à travers la sensibilité et le style, est nourri d’une forte culture antique, est traversé par le souffle puissant de l’épopée, est renouvelé enfin par le choix d’une Hélène féministe qui ne peut qu’accompagner les voix d’aujourd’hui.

Véronique, février 2025

Hélène La vie tumultueuse d’Hélène de Troie, Sandra Larribe, éditions Complicités, novembre 2024

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