Long Island de Colm Toibin

J’ai découvert il y a peu de temps l’auteur irlandais Colm Toibin. Son roman Long Island dont la jaquette a attiré mon regard, est le dernier opus d’une importante production littéraire. Dès la page 3, l’intrigue est lancée : quelques paroles adressées par un inconnu à Eilis, le personnage principal de l’histoire, vont jeter un pavé dans la mare de la vie bien ordonnée d’une famille américaine de Long Island.

Il a tout réparé chez nous. Il a même fait un peu plus que ce qui était précisé dans le devis. A vrai dire, il est revenu régulièrement à des moments où il savait que la maîtresse de maison serait là et pas moi. Et il a fait un boulot de plomberie si efficace qu’elle va avoir un bébé en août.

Et l’homme d’ajouter :

Alors dès que le bâtard sera né je l’amènerai ici. (…) Et s’il n’y a personne dans aucune de vos maisons, là, je le laisserai ici même sur le pas de votre porte.

Il, le mari, c’est Tony, plombier d’origine italienne qui vit à Long Island avec ses deux enfants adolescents et sa femme irlandaise. Le clan familial italien, constitué par ses parents, deux de ses frères et leurs épouses, habite des maisons mitoyennes.

Elle, sa femme, c’est Eilis, qui a quitté l’Irlande à 18 ans, est mariée à Tony depuis 20 ans et partage avec lui la vie d’un clan familial un peu envahissant. 

Adultère, trahison, suspense … Avec de tels éléments l’histoire pouvait facilement verser dans le pathos ! C’est du moins ce que j’imaginais, ne connaissant pas l’auteur. Eh bien, pas de vibrant monologue intérieur, pas de cris, pas de larmes, pas de reproches… Mais un grand vide de paroles ! Le non-dit s’impose comme l’élément le plus important dans les échanges de Eilis avec son mari.

(Pourtant) il créait autour de lui une aura de vulnérabilité, voire d’innocence, destinée à l’empêcher de prononcer la moindre parole irrévocable.

Avec sa belle-mère et l’un de ses beaux-frères, les propos sont plus significatifs, mais ils reposent sur l’omission et le secret à garder. Les deux italo-américains tournent autour du pot sans aborder ce qui est l’essentiel pour Eilis et qui tient en quelques mots. C’est un ballet silencieux dont les figures scandent les entrevues des uns avec les autres dans un huis clos étouffant qui illustre fort habilement l’embarras, la lâcheté, l’hypocrisie et la duperie du clan Fiorello face à une Eilis restée calme, mais sur ses gardes et qui sait très bien ce qu’elle ne veut pas. D’emblée, on apprécie le talent de l’auteur à faire ressortir des caractères et des sentiments dans un style très dépouillé.

Eilis finit par prendre une décision : partir en Irlande, sans fixer de date de retour, retrouver sa mère qu’elle n’a pas vue depuis 20 ans. Ses enfants l’y rejoindront pour les vacances et apprendront à connaître l’autre moitié de leurs origines.

La deuxième partie se passe donc en Irlande, dans le bourg où Eilis est née. C’est également le lieu de naissance de Colm Toibin qui y a passé ses jeunes années. Enniscorthy est un microcosme où tout le monde se connaît, où chacun s’observe et essaie de ne donner à voir que ce qui lui semble respectable et à son avantage. Préjugés, envies, commérages vont bon train et façonnent les relations des habitants restés figés dans un mode de vie et des habitudes d’antan.

En fait, on retrouve dans Long Island les personnages d’un autre roman de Colm Toibin, Brooklyn, paru seize ans auparavant, qui met en scène la jeune Eilis Lacey à l’âge de dix-huit ans. Celle-ci est plus ou moins contrainte par sa famille à émigrer à New York pour échapper à une vie médiocre qui n’offre à une femme pour ainsi dire aucune perspective professionnelle. Long Island peut faire l’objet d’une lecture autonome, mais personnellement, j’ai eu envie d’en savoir plus sur cette héroïne attachante. On peut avoir ainsi une idée plus complète de l’évolution d’Eilis projetée dans les années cinquante dans un monde en mouvement, en parfaite opposition à ce qu’elle connaissait jusqu’alors.

Quoiqu’il en soit, le lecteur retrouve dans Long Island des personnages qu’il a côtoyés dans Brooklyn, italo-américains et irlandais.

Les ressorts amoureux d’une rencontre vieille d’il y a vingt ans entre Eilis et Jim Farell, propriétaire d’un pub à Enniscorthy, n’ont pas été brisés par le temps et vont déclencher l’intrigue irlandaise habilement menée par l’auteur dans le prolongement du drame familial de Long Island, toute en demi-teinte et en finesse. Ses personnages sont pudiques, ils retiennent leurs sentiments et leurs désirs, ils se méfient des mots. 

(…) Jim s’était montré quelqu’un qui savait peut-être écouter. Ce qu’elle avait apprécié le plus, c’était sa faculté à marquer des silences.

C’est souvent l’action ou les faits et gestes des personnages qui éclairent le lecteur sur l’intensité de ce qu’ils ressentent : Elle dut se retenir de dire qu’elle désirait la même chose. Au lieu de cela, elle lui sourit, laissa un silence et soutint son regard.

Discrètement, l’humour affleure, par petites touches. Le sort réservé aux éléments d’électroménager offerts par Eilis à sa mère dès son arrivée, pas totalement refusés par celle-ci mais confinés dans l’entrée où ils obstruent le passage en attendant un hypothétique renvoi au magasin, sont une illustration amusante des sentiments contradictoires de la mère à l’égard de sa fille américaine restée absente si longtemps.

Qui va payer l’électricité pour toutes ces machines ? (…) Un gouffre ! Un réfrigérateur, ça reste branché toute la journée et toute la nuit, et pendant ce temps l’argent s’envole. Et quand toi, tu retourneras bronzer en Amérique, moi je serai encore ici en train de payer les factures.

Le lave-linge, le four et le réfrigérateur vont d’ailleurs tout naturellement trouver leur place dans la cuisine à l’arrivée des petits enfants sans qu’un mot ne soit échangé à ce sujet.

Romans psychologiques aux accents romantiques, Long Island ainsi que Brooklyn sont aussi des romans sur l’exil, sur la brèche identitaire qu’il génère, une perte qui, si petite soit-elle, n’est jamais totalement compensée par les nouveaux acquis du pays d’adoption.

Cet attachement au pays d’origine qui est aussi celui de l’enfance n’est sans doute pas complètement étranger au sentiment amoureux retrouvé et vécu dans un environnement naturel qui lui reste très familier.

Elle (…) alla tâter l’eau du bout du pied. Trop froide. Il faudrait attendre quelques semaines encore avant qu’elle ne soit assez chaude pour se baigner. Mais elle se rappelait en même temps la chaleur irradiante qu’on éprouvait une fois rhabillée après la baignade. Elle décida d’essayer.

Mais après avoir passé vingt ans de sa vie de femme et de mère à New York, après y avoir affirmé sa personnalité et construit une vie à l’américaine, c’est un second déracinement qui attend Eilis de retour en Irlande dans ces années soixante-dix : sa vie n’est plus ici…

L’auteur interroge la liberté individuelle de chacun, particulièrement celle des femmes dont le sort à cette époque semble réglé d’avance. Et pourtant, force est de constater que ses personnages féminins montrent beaucoup plus de détermination que leurs pendants masculins. Eilis et Nancy, mais aussi Madame Lacey à sa manière, sont bien conscientes des difficultés, mais toutes empoignent leur vie en essayant de lui donner une direction compatible avec ce qu’elles perçoivent de leur désir … et de la raison. En face d’elles, les hommes sont plus ternes, peu aptes à prendre des décisions, les remettant toujours à plus tard, tout en s’inclinant devant celles de leurs compagnes dont ils reconnaissent l’intelligence et la ténacité.

Ma tante Giuseppina était si intelligente qu’elle a presque failli ne pas se marier. 

Colm Toibin analyse avec une grande perspicacité la complexité des situations. Aucun mot de trop, de la retenue, de la sobriété. Une langue dont la simplicité et la justesse permettent au lecteur de mesurer les déchirements de ses personnages. Colm Toibin a dit : Ce qui me fascine, c’est l’idée du point de vue. Explorer en profondeur ce qu’un individu voit, entend, sent, enregistre, remarque. Je veux que mon lecteur s’immerge dans une conscience fictionnelle unique.

Bizarrement, la fin du roman réserve une petite surprise :

L’auteur veut-il laisser au lecteur la liberté de jeter les bases de sa propre fiction ?

Marie-France, février 2025

Long Island, Colm Toibin, Grasset, Août 2024

Brooklyn, Colm Toibin, Le livre de poche, Septembre 2024


Vous voulez réagir à ce post ?