Pluie et vent sur Télumée Miracle, Simone Schwarz-Bart

J’ai découvert Simone Schwarz-Bart dans l’émission L’heure bleue sur France Inter, je me rappelle très bien de sa langue riche, suave, de la profondeur que prenaient ses mots, de l’ampleur de leur prononciation, de la rondeur de l’accent caribéen, cet accent qui donne un relief particulier aux mots, qui nous fait les redécouvrir. Et je me souviens de l’histoire de sa vie, la rencontre très jeune avec son futur mari, André Schwarz-Bart, et l’œuvre commune ayant guidé toute leur vie : dire l’esclavagisme et la Shoah, rapprocher les expériences vécues de l’exil et de l’esclavage (même si son initiative « d’homme blanc » voulant porter une parole sur l’esclavagisme fut, déjà à l’époque, très tristement délégitimée).

Voilà pourquoi j’ai voulu lire Pluie et vent sur Télumée Miracle parce que le verbe de Simone Schwarz-Bart déjà était une invitation à se laisser conter des histoires, à se laisser bercer par les alizés se faufilant dans les rames des cocotiers. Et c’est l’histoire de Télumée Miracle qu’elle raconte dans ce livre, personnage féminin bien sûr (ils écriront avec son mari une somme, Hommage à la femme noire : héroïnes de l’esclavage) dont elle relate toute la force malgré l’âpreté de sa vie. Guadeloupéenne « descendante de négresse », essayant de faire fructifier le peu que la vie lui donne à Font-Zombi, petit hameau guadeloupéen replié sur lui-même, sur lequel règne encore comme unique perspective l’empire de « la canne » (la canne à sucre). Le roman commence par relater l’histoire de sa grand-mère, qui sera un personnage central du livre, et de sa mère avant d’en arriver à sa vie à elle.

Personne ne s’était avisé de la beauté de ma mère à L’Abandonnée, car elle était très noire, et ce n’est qu’après que mon père eut jeté les yeux sur elle que tous en firent autant. Quand elle se tenait assise au soleil, il y avait dans la laque noire de sa peau des reflets couleur de bois de rose (…) Lorsqu’elle bougeait, le sang affluait à sa peau, se mêlait à sa noirceur et des reflets lie-de-vin apparaissaient à ses pommettes (…) Riant, sa chair se tendait, gonflait à en devenir transparente, et quelques veines vertes lui sillonnaient le dos des mains. Triste elle semblait se consumer tel un feu de bois, une couleur de sarment brûlé lui venait et sa peine montant, elle en devenait presque grise. Mais il était rare de la surprendre en cette dernière couleur de cendre fraîche… 

L’attrait du récit est double, la beauté de la langue tout d’abord, des descriptions, des sensations matinées de l’histoire et de la géographie de la Guadeloupe, de la culture antillaise, la philosophie de vie ensuite que le récit nous livre. La vie de Télumée n’aura pas été douce, la douceur donnée toujours tôt reprise, l’amour jamais loin de la violence de la trahison ou de la disparition. Pourtant, ce n’est pas ce que retient Télumée de sa vie alors qu’on la voit fumer à l’entrée de sa case comme le personnage en couverture du livre. Ce qu’elle en retient, c’est que tout aura été comme ça devait être car il n’y a pas de bien sans mal, pas de bon sans mauvais et que le miracle d’être un humain, c’est vivre tout cela à la fois, complètement, y compris la misère et la douleur. Le seul regret de Télumée au terme de sa vie aura été de ne pas dire une parole de réconfort à celui qui ne la méritait en rien mais auquel elle aurait pu consentir cet effort, envers et contre tout le mal qu’il lui avait fait. Il ne manque à la fin que ce que l’on n’a pas su donner.

France, décembre 2023

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