Daniel Pennac était le parrain de l’édition 2023 du salon Lire en Poche de Gradignan. En cette qualité, il avait carte blanche pour inviter des auteurs qu’il apprécie. L’un d’entre eux est Abel Quentin. Les Liseuses de Bordeaux ont toutes lu son second roman Le voyant d’Etampes. La coïncidence était trop belle : après avoir tant débattu autour de ce livre, sa venue sur Lire en Poche était l’occasion de le rencontrer. Mais aussi d’assister à la rencontre orchestrée par Jacqueline Petroz qui réunissait Abel Quentin et notre parrain à tous, Daniel Pennac. Celui-ci a aimé Le voyant d’Etampes car c’est un roman qui correspond à l’injonction actuelle d’être légitime dans tout ce que l’on dit.
Daniel Pennac :
Aujourd’hui tout le monde se sent autorisé en permanence à réclamer cette légitimité.
Quel est le pitch du Voyant d’Etampes ?
Jean Roscoff, un universitaire retraité, divorcé et alcoolique est accusé sur les réseaux sociaux d’avoir écrit une biographie sur un poète noir alors qu’il n’était pas légitime puisqu’il est blanc. Il est confronté à un changement d’époque qui le laisse pantois. Lui qui a milité pour SOS Racisme, ne comprend pas pourquoi tout se cristallise.
Abel Quentin a écrit ce roman suite à un fait réel aux Etats-Unis. Il y a trois ans, un auteur jeunesse, Timothée de Fombelle a écrit Alma le vent se lève, racontant l’histoire d’une jeune femme esclave dans les champs de coton au XVIIIe siècle. Son éditeur a subi tellement de pression que son livre n’a pas pu sortir aux Etats-Unis sous prétexte qu’un auteur blanc ne peut pas écrire sur une jeune femme noire. C’est ce qu’on nomme de l’appropriation culturelle.
L’antiracisme au cœur du roman d’Abel Quentin
La nouvelle génération remet en cause les luttes passées, considère que nous ne sommes pas une grande famille, sous le prétexte que tout le monde ne peut pas parler au nom de tout le monde. Or Abel Quentin et Daniel Pennac considèrent qu’on peut s’intéresser à ce qui n’est pas notre univers immédiat. Ce questionnement sur la légitimité a du sens (il vaut mieux aller tester le travail à la chaîne que de le critiquer de façon théorique sans savoir réellement de quoi il s’agit) mais il ne faut pas tomber dans l’extrême.
Jeanne (qui représente cette jeune génération), la compagne de la fille de Jean Roscoff, une pure et dure, féministe et écolo, considère que, concernant le racisme, tout ce qui a été fait avant, était de la poudre aux yeux. De plus elle est extrême, elle n’écoute pas ce que les autres ont à dire alors que c’est ce qu’elle reproche aux autres.
Les réseaux sociaux, une porte ouverte à la haine
Les réseaux sociaux vont faire de cette biographie d’un poète américain inconnu, qui n’aurait dû n’intéresser que des férus de poésie, un phénomène et un moyen d’abattre Roscoff. De plus en plus la société accuse les autres. C’est le début de la descente aux enfers pour Roscoff.
Abel Quentin : » Ce qui est détestable, c’est de ne pas pouvoir se défendre, que Roscoff soit dépossédé de sa parole. Sa parole est empêchée dans tout le livre. C’est vrai que Roscoff est très autocentré et gaffeur, c’est un geignard mais dans la chute, je voulais qu’on voit sa grandeur liée à l’intégrité. »
Il va refuser de faire des excuses au départ, ce qui aurait pu éteindre la meute qui s’attaque à lui. Il veut essayer de comprendre les accusations qui lui sont faîtes. Il veut savoir ce que c’est que l’intersectionnalité. C’en est presque comique. Mais l’amour de Roscoff pour ce poète est sincère, or les personnes qui l’attaquent n’ont même pas lu son livre ni ne cherchent à connaître ce poète. C’est un roman qui parle de notre société où le doute et la nuance ont disparu.
Daniel Pennac : « C’est un procès d’intention, quoi que fasse l’autre, ce n’est pas ce qu’il fait qui est remis en cause, c’est l’intention qu’on lui prête de l’avoir fait. Tout accusé est cuit d’avance. »
Abel Quentin : « Le roman aborde aussi le thème de l’engagement dans un mouvement politique ou universel. Il est rarement seulement motivé par les raisons que la personne engagée donne à voir. Tout engagement est aussi le fruit de valorisation sociale, de hasard, une envie d’être dans le mouvement, il y a une esthétique de l’engagement mais aussi heureusement de la conviction. Du coup Roscoff fait son mea culpa. Il se remet en question. La littérature ne doit pas se tenir qu’aux raisons affichées. Elle doit aller voir ce qu’il y a derrière. »
Autre raison de l’intérêt de Pennac pour ce roman, c’est qu’il est très drôle. Le côté Gaston Lagaffe et pathétique de Roscoff nous fait rire. Il y a un comique tragique inouï.
Dans ce roman il y a aussi de la souffrance chez chacun des personnages. Chacun campe sur ses positions car il y a une fêlure. Chacun reste sur son quant à soi et est dur avec les autres.
Ce fut une belle rencontre où les deux auteurs ont disserté avec brio sur ce roman et les thèmes qui en découlent. Je suis allée discuter avec Abel Quentin par la suite. Son prochain roman, qui devrait sortir en septembre 2024, est une vision de la société sur cinquante ans, avec de nombreux personnages pour évoquer l’effondrement du monde. Encore un sujet de société prégnant.
Babeth, octobre 2023
Pour en savoir plus sur la cancel culture et l’appropriation culturelle : La grande librairie, morale et littérature : les liaisons dangereuses (podcast).