Dramaturgies urbaines : rencontre entre Négar Djavadi et Emmanuelle Bayamack-Tam

Le festival Lire en Poche accueillait cette année Négar Djavadi et Emmanuelle Bayamack-Tam pour une table-ronde sur les dramaturgies urbaines. Les dernières parutions des deux autrices, Arène chez Liana Levi pour Négar Djavadi et  Il y a des hommes qui se perdront toujours chez P.O.L. (depuis peu chez Folio) pour Emmanuelle Bayamack-Tam (alias Rébecca Lighieri), servaient de point de départ à cette rencontre. Ces deux romans sont tous deux des romans noirs. On pourrait penser qu’il s’agit de romans policiers : dans chaque histoire, l’élément déclencheur est la découverte d’un cadavre et l’intrigue va s’articuler ensuite autour de cette découverte. Mais l’enquête policière est à peine esquissée.

Dans Arène, la découverte de ce cadavre traverse le roman, elle sèmera d’autant plus le trouble que quelques jours plus tard un second cadavre fera parler de lui. Il s’agit de deux garçons appartenant à deux cités voisines où sévit le trafic de drogue, et où interviennent régulièrement des affrontements pour des rivalités de terrain. La question sera de savoir si la mort du deuxième garçon est à mettre sur le compte des représailles d’une des cités. L’incertitude est grande pour le lecteur, la mort de Issa pouvant également résulter d’une altercation qu’il a eu avec le personnage principal du roman, Benjamin Grossman. Qui a tué le jeune homme ?

Lire la suite »

Retour sur le petit déjeuner littéraire avec Agnès Ledig, ce 10 octobre 2021 au salon Lire en poche

Il émane d’Agnès Ledig une grande douceur. Son regard, sa façon de parler, son attention aux personnes qui l’entourent, tout donne envie d’engager la conversation avec elle. Les femmes qui sont venues aujourd’hui (mais où sont les hommes?) vont l’une après l’autre, dire ce qu’elles aiment dans ses livres : « On s’y retrouve » dit l’une ; « Vos personnages sont humains » dit une autre. Agnès Ledig aime raconter des histoires « pour faire sa part« . Consciente que son rêve d’enfant de changer le monde est irréalisable, elle utilise l’écriture pour faire passer des messages : toucher le cœur et la réflexion des gens. Humble quant à son métier d’écrivain, elle nous a raconté comment se fabriquaient ses romans.

Quand elle a trouvé un thème, elle se répète un pitch dans sa tête (début, milieu, fin de l’histoire, personnages de base, temporalité, lieu). Ce pitch l’accompagne dans sa vie quotidienne : en faisant ses courses, en se promenant, au sport, en se couchant… Puis elle rajoute de la matière, elle amende avec chaque idée nouvelle, utilise ce qu’elle voit, ce qu’elle entend. Cela peut être un tableau qui l’inspire, une conversation ou une citation. Quand sa « broderie » est assez conséquente, elle commence à écrire.

Lire la suite »

Revenir à toi de Léonor de Récondo 

Que seriez-vous prête à faire pour retrouver votre mère ? Une mère que vous n’avez pas vue depuis 30 ans. Qui a disparu de votre vie alors que vous n’étiez qu’une enfant. Seriez-vous prête à traverser la France ? A dormir dans une tente devant sa porte fermée ?
Magdalena voit sa vie bouleversée lorsqu’on lui annonce que sa mère, Apollonia, a été retrouvée. Comédienne reconnue, Magdalena devait commencer les répétitions pour jouer Antigone au festival d’Avignon. Elle décide de partir sur une impulsion et son voyage en train vers le sud-ouest de la France est l’occasion de faire remonter en elle tous les souvenirs et toutes les souffrances de l’ignorance. Cette absence a forgé le caractère de Magdalena. Longtemps, elle a eu le sentiment de ne pas exister. Son métier lui a permis de se fabriquer une histoire pour faire peau neuve.

« J’avais le droit d’être mes rôles, c’est tout ; sur scène j’étais libre, pourtant ailleurs, enfermée. »

Magdalena déconcerte par ses attitudes. Partie sans rien lorsqu’elle prend le train, ses achats n’ont rien à voir avec sa vie parisienne. Bizarre aux yeux des autres, elle paraît fragile comme un oiseau tombé du nid. Et pourtant son comportement, lorsqu’elle retrouve Apollonia, nous montre une jeune femme forte et déterminée.
La pièce de Sophocle est très présente dans ce roman. Comme Antigone, Magdalena est un personnage ambivalent où la famille est au centre de sa tragédie.
Léonor de Recondo nous propose un texte raffiné d’une grande poésie qui m’a bouleversée. Elle démarre son texte de façon symbolique avec le retrait d’un grain de beauté chez la dermatologue : une partie d’elle n’existe plus. J’ai trouvé sublime ce travail d’écriture autour des 5 sens : le regard du contrôleur sur Magdalena, les odeurs répulsives dans la maison d’Apollonia, ou le passage extraordinaire lorsque Magdalena prend sa douche.

« Seins lourds, tétons dressés sous le flux, fine cascade à l’approche du galbe, avant de dévaler sur le ventre, l’eau s’empare de la peau souple, de la respiration lente, puis se pose un instant sur les hanches, course à peine freinée par le pubis, pilosité taillée, puis précipitée vers la profondeur des lèvres. »

Une belle lecture pour cette rentrée littéraire.

Babeth, le 17 septembre 2021

Revenir à toi, Léonor de Récondo, 2021, Editions Grasset

Les garçons de l’été de Rebecca Lighieri

Jérôme et Mylène, ce sont les parents. Thadée, Zachée et Ysé : leurs enfants. La famille parfaite selon Mylène.

« J’ai enfanté des titans quand tant d’autres se contentent de pondre leurs gniards »

Jérôme partage l’avis de sa femme et pousse ses fils à développer leurs qualités athlétiques et leur intellect. Ysé ne ressemble pas à ses frères, peu sportive ni volubile, mais tout autant adorée et considérée comme la surdouée de la famille. A 20 ans, Zachée s’apprête à intégrer Centrale ou Polytechnique, et son cadet vient de finir avec brio sa première année de médecine. Tout semble merveilleux dans cette famille jusqu’aux drames qui viennent faire voler en éclats cet apparent bonheur. Passionnés de surf, les deux frères partent à la Réunion pour mettre en pratique leur technique (amateurs de ce sport, vous serez servis en vocabulaire de spécialiste).

Le roman démarre sur une mauvaise rencontre avec un requin. Cela peut paraitre inquiétant, mais ce n’est rien à côté des horreurs successives qui sont décrites au fur et à mesure de la lecture. Chacun se dévoile sous son vrai visage. L’un d’entre eux plus particulièrement, que l’on découvre pervers, jaloux et malveillant. Plus on avance dans le roman et plus nous sommes happés par ces personnages qui prennent la parole les uns après les autres pour donner leur ressenti sur le reste de la famille. On ne peut pas dire que ce soit l’amour de l’autre qui les réunisse contrairement à ce que l’on pouvait croire au début. Le seul gentil dans l’histoire va mal finir et comme le dit Ysé « Les bons n’ont aucun mérite à l’être, vu que la bonté coule d’eux comme une source ». Pour certains, les ressorts du plaisir sont l’humiliation, le mépris des faibles ou la domination. Comme dans un thriller, on ne souhaite qu’une chose : que le méchant soit puni, et là on atteint le summum de la vengeance.

Lire la suite »