photo de la rencontre au théâtre Chateaubriand de Saint-Malo : la réalisatrice Eliza Levy et l'anthropologue Philippe Descola.

Descola, le naturalisme et la mouette voleuse de kouignamann

De retour du festival Étonnants voyageurs auquel j’ai eu la joie de me rendre en compagnie des Liseuses de Bordeaux, les images bouillonnantes remontent à la surface (ce fut intense !), accompagnées des odeurs de mer et de crêpes saucisses mêlées, le souvenir de lectures bien vivantes par les auteurs présents (Lola Lafon, Paul Lynch…), les sons épars de paroles entendues ici ou là, qu’il s’agisse de commentaires émerveillés à la suite d’une rencontre passionnante ou de l’agacement, pour ne pas dire la colère de certains festivaliers s’étant vus refuser l’entrée à un événement tant convoité, malgré de longues files d’attente…

Parmi les temps forts de ce festival auxquels j’ai eu la chance de participer, il y a eu, le dimanche matin, la projection du documentaire Composer les mondes d’Eliza Lévy, dont la caméra suit les tribulations d’étranges animaux nocturnes, et, sans transition, Philippe Descola et Anne-Christine Taylor, sa femme, ethnologues tous les deux, à la rencontre d’habitants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

S’en est suivi une rencontre très riche, en présence de la réalisatrice et de celui qui se fait parfois appeler Iripi Yakum, avec cette idée majeure défendue par ce dernier : le système de pensée de notre monde occidental actuel, et c’est relativement récent, est totalement organisé, structuré autour de ce que Philippe Descola nomme le « naturalisme ». Non, on ne parle pas là d’un courant littéraire du 19e siècle, il s’agit plutôt de la problématique induite par le mot « nature », que l’on prononce assez souvent, généralement pour l’opposer à la notion de « culture » ou de « société », ou en synonyme du mot « environnement », terme tout aussi problématique comme il nous l’expliquera par la suite. On dit bien « se promener dans la nature, aimer la nature, l’apprivoiser, la dompter, etc ». Il y aurait donc, d’un côté, la nature, tout ce qui constitue le vivant « brut » (animaux, plantes, voire les minéraux) et les humains de l’autre, tout en haut de la chaîne. Pour l’auteur des Lances du crépuscule, cette vision extrêmement puissante, puisqu’auto-réalisatrice, est étroitement liée au capitalisme, notre système actuel, où le vivant autre qu’humain est surtout considéré, au mieux comme constitutif d’un environnement apaisant, au pire comme une ressource à exploiter jusqu’à, parfois, malheureusement, extinction.

Or Philippe Descola, qui a beaucoup étudié les Achuars, ce peuple amazonien avec lequel il a vécu pendant trois années, de 1976 à1978, s’est aperçu que ce terme de « nature » n’avait aucun équivalent chez ces derniers. En effet, pour eux, la nature n’existe pas. Ce peuple traite les plantes et les animaux comme des personnes à part entière. La relation se fait plutôt horizontale que verticale, l’homme faisant partie d’un même « tout », ne s’en extrayant pas, même si cette vision n’exclut pas quelques conflits ou mises en compétition à l’occasion. En tout état de cause, pour le peuple Achuar ou pour les habitants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, il s’agit d’intégrer l’espace de la forêt, de l’habiter, le « composer », sans nécessité de se l’approprier pour autant. Des habitations, des jardins s’y créent, mais dans un rapport non empreint de domination, et, d’ailleurs, lorsque les habitants repartent, la forêt reprend la place, avec un écosystème renouvelé. Un processus de « resubjectivation » des vies non humaines opère, une vision plus poétique du monde se fait jour. « Composer les mondes » et non pas les créer, les inventer. De quoi bouleverser nos représentations habituelles et retrouver un peu de magie dans ce monde de brutes… C’est que « l’ethnographie est une science révolutionnaire » !

Très enthousiaste après cette belle rencontre, je ne manque pas d’en discuter passionnément avec mes comparses Liseuses Iza, puis Pauline, non sans de belles envolées lyriques de ma part, et la sensation plutôt agréable d’avoir trouvé une espèce de clé pour changer ce monde et pouvoir le rendre meilleur, rien que ça !

Je les quitte pour aller méditer tout cela sur la plage qui borde la vieille ville de Saint-Malo et profiter de la superbe vue offerte sur le Fort de Chateaubriand, m’invitant à une pause bien méritée. Je m’assois sur le sable et me souviens avec bonheur qu’il me reste un petit kouignamann dans mon sac et je me dis que c’est le moment idéal pour le déguster !

Je sors donc, sans culpabilité aucune, l’objet du délice et déroule nonchalamment la bande de pâte feuilletée extrêmement beurrée qui constitue ce fameux gâteau en forme d’escargot, en détache un morceau pour le porter à ma bouche (plus rien n’existe autour, la salivation est à son comble !), et là, une grosse masse blanche et humide me tombe dessus, à peine le temps de comprendre qu’il s’agit d’une mouette, que cette dernière applique un coup de bec particulièrement agressif et aiguisé sur mon index droit. Je tente deux secondes de m’accrocher à mon « précieux », mais ça fait mal, et je cesse de lutter, voyant fondre sur moi ses complices à plumes blanches mais non angéliques pour autant. Je lâche et abandonne à regret ma « propriété » et observe, dépitée, ces impertinentes se ruer et ne faire qu’une bouchée de ce qui reste de feu mon goûter breton !

Après cet incident majeur, je constate, un peu effrayée et estomaquée, ce petit lambeau de peau, encore accroché à mon doigt, qui saigne maintenant franchement. Un peu vexée aussi, j’exprime un petit rire nerveux sonore, histoire de ne pas perdre la face vis-à-vis des gens qui m’entourent et n’ont rien perdu de la scène : « Non mais vous avez vu ça, c’est fou non ? »

« Oh, vous savez, ça arrive très souvent par chez nous, ces attaques de mouettes, cela crée même parfois des drames, avec les gosses qui se font piquer leur gaufres… » La musique des Oiseaux d’Hitchcock me revient en tête… effroi… je respire profondément… tout ça n’est finalement pas si grave et mon doigt est sauf, c’est le principal… Je souris… Saloperie de nature quand-même ! Oups, eh oui, je l’avoue, c’est ce que j’ai pensé à ce moment-là. Je ne suis, moi aussi, qu’une foutue et indécrottable « naturaliste », CQFD, bel et bien formatée pour penser la nature (hostile) d’un côté, le reste du monde vivant, et moi de l’autre… cette leçon (d’humilité ?) vaut bien un kouignamann sans doute !

Zazzz, le 9 juin 2025, entre Saint-Malo et Bordeaux

Le Festival international du livre et du film de Saint-Malo a eu lieu les 7, 8 et 9 juin 2025. Nous avons cité dans cet article : Philippe Descola, Les Lances du crépuscule, Relations Jívaro, Haute-Amazonie, paru chez Plon/Terre Humaine, Paris, 1993. Le dernier ouvrage de Philippe Descola, avec Alessandro Pignocchi, Ethnographies des mondes à venir, Seuil, coll. Anthropocène, 2022, a reçu le prix France Culture/Arte.

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