Si la flânerie est une promenade sans but, elle n’en recèle pas moins la possibilité d’une découverte, celle par exemple que j’ai faite un dimanche d’hiver, rue de la Rousselle, au numéro 54, au cœur du vieux Bordeaux.
J’aurais pu une fois encore passer sans rien voir car la modestie de la vitrine et de son installation n’attire pas a priori un chaland photophile et ça tombe bien, car les livres ici exposés s’adressent à des lecteurs avertis qui ne s’arrêtent pas là tout à fait par hasard. En sus, on vous fait une promesse gourmande avec le nom du lieu : La Cerise. Mais comme on peut le deviner, c’est toute une histoire qui a conduit à la maturation du fruit, une histoire de 22 ans.
Guillaume Trouillard est le fondateur et le conducteur de cette structure éditoriale née d’un collectif d’étudiants de l’école de la Bande dessinée d’Angoulême qui s’exprimait déjà dans la production d’une revue : Clafoutis, toujours éditée (elle est à son sixième numéro mais 10 ans se sont écoulés entre le cinquième et le sixième. Impatients s’abstenir !), qui tient plutôt d’un recueil de graphismes et d’histoires éclectiques avec ou sans narration, d’expérimentations, en bref un lieu où peut s’exprimer une certaine idée de la liberté. On peut alors aussi bien y trouver des miniatures persanes voisinant avec des dessins scientifiques du XIX è s et des planches de bande dessinée.
Parce que cette bande d’afficionados du dessin souhaitait conserver la plus intacte possible sa liberté de création, parce que Guillaume Trouillard avait saisi qu’il fallait peut-être mettre un peu d’ordre dans cette effervescence créatrice, et parce qu’il souhaitait accompagner lui-même sa démarche d’auteur, il a en quelque sorte mis la cerise sur le gâteau en créant sa maison d’édition en 2003. Il devient ainsi un « auditeur », si j’ose le jeu de mot, double casquette qui n’en fait pas un homme riche d’argent (il est bénévole dans sa propre maison d’édition) mais riche d’activités artistiques multiples. Il est auteur dessinateur, graphiste, maquettiste, éditeur mais aussi médiateur dans différents lieux artistiques et auteur et acteur en tant que dessinateur dans des œuvres scéniques mêlant danse, musique et dessin au sein des Parcheminiers.
Le chiffre très modeste du nombre de livres publiés chaque année, un ou deux, est, et on le comprend vite, inversement proportionnel à la qualité de la production. Un goût pour un certain académisme est même revendiqué en tout cas pour des traditions picturales comme le dessin chinois (plusieurs œuvres d’auteurs chinois sont au catalogue) et Guillaume Trouillard est lui-même co- auteur de Les quatre détours de Song Tiang où il reprend en la modifiant la tradition du rouleau chinois sous la forme d’un leporello. La tradition des inventaires naturalistes est également reprise dans Welcome, inventaire pour l’enfant qui vient de naître. Exit ici les nounours et les petites souris mais focus sur l’état des lieux de notre planète, de ses espèces et de nos consommations. Aussi le goût pour l’anticipation et la Science Fiction permet à Guillaume Trouillard de poser une réflexion sur « le monde comme il va » comme le font certains choix de fabrication de ses livres qui le conduisent parfois à des pratiques artisanales pour éviter si possible une fabrication trop industrielle et trop formatée mais aussi trop coûteuse.
Les auteurs au catalogue, le plus souvent à la fois dessinateurs et scénaristes, viennent aussi bien du Japon, de Chine, d’Amérique latine, de Belgique ou de Suède, d’Espagne ou de Pologne que de France. Ce qui leur vaut d’être à La Cerise, c’est d’avoir été repérés par Guillaume désireux de créer une famille artistique exigeante. Car c’est bien d’art dont on parle, de celui qui s’inscrit dans un temps long, celui de sa tradition, de ses techniques anciennes ou actuelles, par exemple la miniature persane ou l’estampe japonaise, pour en redéployer, parfois en la chahutant, la singularité et les effets.
Le mot simplification n’appartient pas au vocabulaire de Guillaume Trouillard qui aime la recherche et l’expérimentation et fait de la quête esthétique son moteur. Il suffit de tenir entre ses mains des livres de tout format, avec des couvertures parfois ornées de tissus, utilisant des papiers recherchés ou inhabituels, se déployant en longs bandeaux ou en accordéons pour admettre d’évidence que c’est de « beaux livres » dont il s’agit ici.
Si le mot « temps » est un mot qui revient souvent dans la phrase de Guillaume Trouillard, on devine qu’il est au cœur de tout et que son appréhension est plurielle. Celui, long, de la recherche et de la fabrication s’oppose à l’accélération dans la distribution où un livre est menacé du pilon quand il peine à exister quoique surproduit au mépris de toute conscience écologique sinon économique. Aussi être son propre éditeur et celui de ceux qui répondent aux critères, c’est peut-être être sauvé de la néantisation et déjouer le temps.
Il ne faut pas penser cependant que la rareté de la démarche condamne les œuvres à un succès d’estime puisque Colibri, une bande dessinée d’anticipation, a reçu le prix des lecteurs de Libération en 2008, et Une rainette en automne et plus encore de Linnea Sterte le prix révélation du festival d’Angoulême en 2023, toutes deux remportant un succès en librairie.
On l’aura peut-être compris, il y a de la beauté et de la saveur dans cette Cerise qui ne dédaigne pas l’insurrection comme au « Temps des cerises » où d’aucuns cherchaient à réenchanter le monde.
Ici c’est par l’imagination servie par le dessin et le talent.
Véronique, avril 2025