Cassandra

cassandra-todd-robinson-liseuses-de-bordeauxCassandra de Todd Robinson est un roman noir, empli d’un humour vif, qui a du cœur.

Boo Malone et son acolyte Junior sont videurs dans un bar de nuit de Boston, le Cellar. Ils gèrent parallèlement une affaire de détectives privés qui leur vaut d’être contactés par un prétendant à la mairie de Boston dont la fille de quatorze ans, Cassandra, a disparu.

Todd Robinson promène le lecteur dans les bas-fonds de Boston à un rythme soutenu. Bien que l’intrigue ne surprenne pas vraiment et que les scènes relèvent parfois plus du divertissement que du genre noir, on suit les deux protagonistes dans leur enquête avec un certain plaisir. Il faut dire que Todd Robinson a créé un personnage attachant : Boo Malone, colosse aux pieds d’argile.
Mesurant plus de deux mètres et affichant un poids à trois chiffres, hanté par la disparition de sa sœur et son enfance brutale dans un orphelinat, il tente de se construire une vie malgré un passé qui lui a laissé peu d’espoir. Sa relation amicale forte avec Junior constitue la clé de voûte de son existence et est la pierre angulaire de ce roman : l’amitié est un soutien qui le porte et l’aide à traverser les épreuves. Une galerie de personnages secondaires hauts en couleur défile au long du roman : tous amochés par la vie, certains fous, mais avec la volonté de vivre coûte que coûte.

L’humour désabusé de Todd Robinson, même s’il est parfois un peu graveleux, est une bonne raison de lire ce roman qui rassemble tous les ingrédients pour un deuxième opus…

Florence, 23/08/2015

Emily de Stewart O’Nan

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J’ai beaucoup aimé Emily, le dernier roman de Stewart O’Nan. Nostalgique, jamais triste, à l’humour subtil, Emily dresse le portait sur une année d’une octogénaire vivant à Pittsburgh. Les saisons s’y écoulent lentement, avec quelques à-coups parfois, toujours sans urgence.

Les semaines d’Emily sont rythmées par deux rendez-vous immuables : la venue de sa femme de ménage, Betty, le mercredi et les déjeuners au Eat’n Park avec sa belle-sœur Arlène, le mardi. Ce n’est pas qu’Emily et Arlène soient particulièrement proches. En fait, c’est l’âge qui les a rapprochées. Et la solitude. Car Emily, c’est le portrait de la solitude des grandes villes d’aujourd’hui : elle vit seule dans une maison de banlieue, ses contacts avec ses voisins sont courtois, bien que rares…

Ses sorties hebdomadaires avec Arlène sont une aventure. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur une scène hilarante où Arlène traverse Pittsburgh au volant de sa voiture, presque à l’aveuglette. Emily, assise à la place du co-pilote, est terrifiée, ne peut prononcer un mot pendant le trajet et est véritablement soulagée d’arriver au Eat’n Park, où grâce à des coupons de réduction, elles ne paieront qu’un repas sur les deux. Mais Arlène, prise d’un malaise, s’effondre, faisant subitement prendre conscience à Emily de sa dépendance et de la fragilité de l’existence. Emily choisit de lutter en s’achetant une voiture qui devient l’emblème de son indépendance et de son contrôle sur sa vie.

Et pourtant, elle attend. Elle attend les visites de ses enfants, Margaret et Kenneth, et de ses petits-enfants, qui sont les points d’orgue du roman. Les visites sont brèves, toujours un peu précipitées, mais intenses. Stewart O’Nan montre avec beaucoup de subtilité les efforts d’Emily pour ne pas reproduire l’éducation qu’elle a reçue de sa mère, ses incompréhensions des évolutions de la société, que ce soit le désir d’indépendance de sa fille Margaret ou l’homosexualité de sa petite-fille, et son regret de ne pas avoir été la mère qu’elle aurait voulu être.

Le roman aborde aussi le déclassement de la classe moyenne. Si Emily a réussi à s’extraire de son milieu social rural, sa fille Margaret, bien qu’ayant un emploi, a besoin du soutien financier régulier de sa mère pour subvenir à ses besoins, et ce malgré des conditions d’existence nettement inférieures. Car c’est cela aussi que décrit Stewart O’Nan : ce que la classe moyenne a perdu en deux générations dans une ville industrielle en déclin comme Pittsburgh.

Mais Emily est un roman à l’humour lumineux. Il s’immisce naturellement dans les scènes, comme celle où, après avoir goûté à la liberté que procure une voiture, Emily découvre les affres des réparations coûteuses et les franchises d’assurance…

Il y aurait encore tant de choses à écrire sur ce roman subtil : l’omniprésence du chien Rufus, vieux springer malade, qui est un personnage à part entière ; la musique classique, qui masque le silence de la solitude (le roman mériterait une bande-son…) ; les petits mystères qui jalonnent l’histoire comme cette femme nue en pleine nuit…

Florence, 01/06/2015

Trois ouvrages à découvrir de toute urgence (ou un peu plus tard)

histoire-des-grands-parents-que-je-n-ai-pas-eus-ivan-jablonka-liseuses-de-bordeauxHistoire des grands-parents que je n’ai pas eus
de Ivan Jablonka, paru en poche aux Editions du Seuil
Ivan Jablonka, professeur d’histoire à l’université Paris 13, éditeur à La République des Idées et rédacteur en chef de la revue laviedesidées.fr, n’a pas connu ses grands-parents paternels arrêtés un matin de février 1943 et gazés à Auschwitz, ne laissant derrière eux que deux orphelins, quelques lettres et un passeport.
C’est pourtant à partir de ces seuls éléments qu’il va mener une enquête passionnante, à la fois biographie familiale, œuvre de justice, recherche historique et déclaration d’amour à ses disparus.
Cette quête mène le lecteur d’un petit village de Pologne au Belleville des années 40, de la Bretagne où seront cachés les orphelins au camp de Drancy.
Un hommage, digne et sensible, au destin tragique de Matès et Idesa qui deviennent, au fil de la lecture, comme de lointains parents dont nous chérirons à notre tour la mémoire.

DR
Le plancher de Jeannot – DR

Nous tous sommes innocents
de Cathy Jurado-Lécina, aux éditions Aux Forges de Vulcain
Glané sur le stand des éditions Aux Forges de Vulcain présentes pour la première fois à l’Escale du livre, ce premier roman est une très bonne surprise.
Inspiré d’une histoire vraie, il conte la vie de Jeannot qui, dans les années 70, du fond de son hameau, grava le parquet de sa chambre d’un texte en capitales de 80 lignes poinçonnées lettre par lettre. (On peut, aujourd’hui encore, voir ce parquet exposé devant l’entrée de l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne à Paris).
Cathy Jurado-Lécina reconstituant la vie de ce jeune paysan offre au lecteur une fiction au plus près de l’expérience de ses personnages.
Une langue claire et sensible, un beau moment de lecture.

Un blanc
de Mika Biermann, aux éditions Anacharsis
Appareillez à bord de l’Astrofant et vivez une expérience de lecture désopilante.un-blanc-mika-biermann-liseuses-de-bordeaux
Mika Biermann, auteur d’origine allemande qui a jeté l’ancre à Marseille il y a 25 ans, vous conte les déboires d’une expédition scientifique dans les contrées antarctiques à laquelle la rencontre malencontreuse avec un iceberg va donner un tour inattendu.
Écriture truculente et personnages grand guignolesques, un petit extrait pour vous mettre l’eau (froide, très froide) à la bouche :

Au moment où notre sismologue Wobliètchenkov enjambait à son tour le bastingage pour nous rejoindre, un son de bourdon assourdissant se fit entendre et la glace se fendit devant la proue du bateau, la cassure se prolongea droit vers le sommet de l’iceberg, et nous fûmes projetés en l’air…..

Hélène, 06/05/2015

L’Enfer de Church Street

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Les deux obsessions de mes jeunes années – la religion et le crime – m’habitent encore aujourd’hui. À l’université, j’ai découvert O’Connor et Faulkner, Dickinson et Baldwin, mais toutes ces œuvres ramenaient aux notions de péché et de rédemption, de transgression et de ruine, qui ont constitué mon enfance.

Accueilli le 31 mars à la librairie La Machine à Lire, Jake Hinkson est un écrivain prometteur originaire de l’Arkansas.
Elevé au sein d’une communauté baptiste qu’il choisit comme toile de fond de ce roman noir, l’auteur au look de hipster considère l’écriture comme une évidence. « L’écriture m’a choisi, je ne l’ai pas choisie. »
Les paysages contrastés de l’Arkansas l’inspirent, la présence des montagnes donnant à ces lieux une atmosphère d’enfermement propre à dissimuler quelques secrets et, pourquoi pas, offrir une scène de choix pour deux ou trois crimes crapuleux.Lire la suite »