L’enfant réparé, de Grégoire Delacourt

Grégoire Delacourt nous offre un livre qui nous fait partager autant de sa maturation et de son parcours d’écrivain, que des complexités d’un secret familial, celui d’une enfance abusée.

L’enfant est un enfant singulier, et tant d’autres à la fois…
Le paysage familial est celui d’une mère repoussant toujours plus loin l’un de ses fils, d’un père aux présences énigmatiques et rares, d’un frère surgissant par la violence comme d’un cauchemar éveillé… La maison est bourgeoise, sa « propreté dissimule le chagrin », et le dernier étage empeste les vapeurs de trichloréthylène, pour des raisons que nous devinons peu à peu.   
L’écrivain ? L’auteur écrit : « Je suis un écrivain du hasard. Une bousculade. C’est la faim qui m’a poussé à écrire ». L’auteur raconte comment il a fui cette maison familiale, puis encore les bancs de la faculté de droit, dans une « période d’amour, d’euphorie et toujours de faim ». Il tente plusieurs gagne-pains… Il aurait même volontiers travaillé dans le grand magasin de son père, mais sa demande fut essuyée d’un rejet : une « ultime humiliation ».
On découvre peu à peu comment l’écriture donne des contours et une construction narrative, là où le trauma a effacé l’histoire. Le roman personnel et familial se tissent peu à peu entre histoire d’enfant et destin d’écrivain.

J’émerge d’une souffrance lointaine, je déborde d’absences comme on déborde de larmes. Mon chagrin est épineux et ma mémoire estropiée. Je voudrais retrouver mes mots d’enfant pour me retrouver mais je ne connais pas celui que je fus. Il a été tu.

Gregoire Delacourt nous offre un livre « vrai », épuré, des pages d’une pudeur remarquable. L’auteur témoigne des bribes d’histoire que l’amnésie traumatique a laissées visibles au travers d’un mur de silence et de tabou. Il reconstruit le ‘puzzle’, mais remanie peu à peu aussi le regard porté sur lui-même, ses parents, et notamment sa mère. Elle l’a repoussé, mais elle l’a ainsi protégé.
Il gagne sur le terrain de sa honte, et il sait maintenant qu’elle l’a aimé…

Mon livre est toi, il est l’amour d’une mère.

Laetitia, le 14 mars 2022

L’enfant réparé, Grégoire Delacourt, éditions Grasset, 2021

Fuir l’Eden, d’Olivier Dorchamps

Fuir l’Eden : c’est ce que cherche à faire Adam. Dans cette banlieue de Londres, loin des beaux quartiers, il vit avec sa sœur Lauren et « l’autre ». C’est ainsi qu’il nomme son père. La violence et la méchanceté de l’autre, lui donnent un caractère inhumain. Pour tenir le coup dans cette cité, Adam peut compter sur ses amis : Pav le polonais et Ben, d’origine somalienne. Ils ont grandi ensemble, se protégeant mutuellement de la drogue et des embrouilles du quartier. Pour se faire un peu d’argent, Adam va faire la lecture à Claire, une vieille irlandaise aveugle. Elle va, peu à peu, devenir un pilier de sa vie. Et puis il y a cette jeune fille qu’il va croiser sur le quai de Clapham Junction. Eva est belle et lui rappelle sa mère. Il tombe amoureux et va alors se mettre en quête de la retrouver. Cette rencontre va le conduire vers un monde auquel il n’appartient pas. En se rapprochant d’Eva, tous les souvenirs d’une mère partie en les abandonnant remontent à la surface. Adam a inventé un passé à sa sœur pour lui fabriquer des souvenirs heureux. Il ferait n’importe quoi pour Lauren. Mais il est loin d’imaginer ce qu’elle sait réellement.

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Les morts ne nous aiment plus, de Philippe Grimbert

Paul écope difficilement d’un accident cardiaque. Il est un éminent psychanalyste, spécialisé sur le domaine du deuil. Pour autant, ce doit être la première fois qu’il est ainsi confronté brutalement à la représentation de sa propre fin. Paul vit en solitude dans les après coups de cette fracture de la vie, dans une maisonnée qui lui offre une chaleur et une bienveillance sans doute mal mesurées. Il ne voit pas non plus son épouse s’installer dans une dépression, dont elle trouve l’issue dans un accident de voiture. Paul vit alors de plein fouet la morsure du deuil, gouffre sans fond qui lui réserve l’inattendu, l’impensable. Paul bataille, et lutte pour ne pas perdre les dernières traces de cette épouse dont les souvenirs viennent à s’estomper. C’est alors, que lors d’une intervention dans un colloque sur le deuil, il rencontre un étrange personnage, aux allures de corbeau… Qui aurait cru que Paul se serait laissé à aller jusqu’au terme de cette expérience… pour retrouver les liens avec sa disparue ?
Je ne vous dirai pas plus de la suite pour ne pas dévoyer l’intrigue. Elle est assez bien tissée pour vous mener d’une histoire aux allures autobiographiques (du type, dernier livre d’un psychanalyste, avant le retraite ou la mort !) vers un récit d’humour truculent… qui vous offrira l’envie dévorante d’en savoir plus et quelques rires francs sur les dénouements !

Une très belle écriture et une véritable réflexion sur le sujet du deuil, au-delà d’un roman aux allures de théâtre tragicomique !
En bref, je vous le recommande, et malgré le sujet, ce livre peut mettre de bonne humeur !

Laetitia, le 23 février 2022

Les morts ne nous aiment plus, Philippe Grimbert, Grasset, 2021
 

Le duel des grands-mères, de Diadé Dembélé

Hamet va à l’école laïque de langue française de Bamako. Autour de lui, tout le monde parle soninké, bambara, peul et bien d’autres langues locales. Il y est inscrit pour faire honneur à son père, qui travaille en France, et qui n’a pas pu étudier cette langue. C’est un garçon intelligent qui rentre de l’école frustré de ne pas être à la hauteur. Il aime le français, mais il n’aime pas la façon dont on le lui enseigne. Alors il va faire l’école buissonnière.

La vendeuse de froufrou pense que je vais en classe, le boutiquier pense que je vais en classe, M’ma pense que je vais en classe, donc on est d’accord que je vais en classe.

Lorsque la fourberie est découverte, ses parents décident de l’envoyer au village de sa famille pour lui apprendre la vie. En arrivant chez sa grand mère, il parle en bambara, la langue de son cœur, ce qui est offensant pour les villageois qui comprennent le soninké. Ici c’est la savane, il y a des « méchants » et des « bêtes sauvages ».

Ces jours m’effraient. Ce vent m’agresse. Les cris des animaux m’agacent. Ce village me répugne.

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