Kouplan : le détective sans-papiers de Stockholm

Cela paraît assez improbable : un enquêteur tout chétif qui a peur de croiser les flics et qui se fait nourrir par ses clientes, parce qu’il n’a pas de quoi manger à sa faim. Et pourtant, ça fonctionne bien. L’auteure Sara Lövestam a créé un héros peu commun mais nécessaire pour évoquer les demandeurs d’asile dans les pays scandinaves.
Elle les connaît bien puisqu’elle a donné des cours de suédois aux migrants pendant des années, avant de devenir écrivain.
Kouplan est iranien, il vit dans la rue en Suède bien qu’il ait un niveau d’éducation élevé lié à une enfance protégée dans son pays d’origine. Mais le contexte politique l’a amené à s’enfuir. Pour survivre, il propose ses services de détective privé à des personnes qui préfèrent éviter la police. Ça leur fait un point en commun ! Il est malin et analyse les comportements des individus de façon très perspicace, se basant sur l’idée que chacun agit en fonction d’un certain nombre d’éléments déterminants que Kouplan cherche à découvrir.

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Des orties et des hommes

Des orties et des hommes est un roman lumineux, tendre et sensible. Il est le plus autobiographique des romans de Paola Pigani et probablement aussi le plus abouti.

On y suit Pia, onze ans, et à travers ses yeux et ses ressentis, ses parents, son frère et ses sœurs, ses grands-parents. Et la vie dans une ferme.

Cellefrouin, département de la Charente, années 70-80. Les parents de Pia sont de petits agriculteurs. Ils ont peu de terres, quelques vaches et des poules. Et un emprunt au Crédit Agricole. Immigrés d’Italie, les parents et grands-parents de Pia ont accepté de travailler des terres dont personne ne voulait. La terre est rude, le métier d’agriculteur contraignant et les revenus faibles.

« Entre ceux qui vivent de rien et ceux qui vivent de peu, il n’y a pas beaucoup d’envieux par chez nous. »

Les enfants ont leur part de tâches quotidiennes à accomplir à la ferme que Valma, la sœur aînée de Pia, va tenter de fuir. Après la liberté de l’enfance, la vie au rythme de la nature, entre inondation et sécheresse, vient l’adolescence en pension à La Rochefoucauld. Les murs y sont hauts, sans couleur, et les fenêtres ont des barreaux. C’est le temps de la prise de conscience : les petits agriculteurs sont asphyxiés par la PAC et les dettes et s’organisent au sein de collectifs ; les codes sociaux de la vie en ville ne sont pas les mêmes qu’à la campagne et leur méconnaissance expose au mépris. Le monde de Pia subit des bouleversements qui lui font prendre conscience de ses racines campagnardes et italiennes. Elle découvre la honte sociale.

Des orties et des hommes raconte aussi l’attrait qu’exerce la littérature sur une jeune fille éprise de mots. Pour Paola Pigani « on peut grâce à la littérature fuir les déterminismes, fuir ce sentiment d’infériorité, de honte sociale pour prendre le risque d’être soi ailleurs ».

La force de ce roman tient au fait qu’il ne bascule jamais dans le romanesque à rebondissements : Paola Pigani déroule des saynètes de la vie quotidienne. La vie, la mort, les souvenirs de la grand-mère, les travaux à la ferme, les choix de vie du frère et des sœurs de Pia, la solitude des agriculteurs et leurs révoltes.

La justesse des descriptions et la sensualité de l’écriture donnent une force d’évocation puissante à ce texte très poétique.

« Je revois Nonna se passer la main sur la paupière, la tempe. Ses doigts suivaient ensuite toute la longueur de ses cheveux. Elle me disait de faire de même avant de cueillir les orties pour ne pas ressentir la brûlure. Ainsi m’a-t-elle transmis son geste de traverse entre soi et l’herbe folle. Je ne savais pas qu’elle était l’herbe sage ».

Je me suis laissée emporter par l’écriture de Paola Pigani qui va à l’essentiel avec simplicité et tendresse et vous recommande ce roman sans hésiter.

Florence, 23 avril 2019

Personne n’a peur des gens qui sourient

Le dernier roman de Véronique Ovaldé Personne n’a peur des gens qui sourient, édité chez Flammarion, se lit comme un thriller psychologique dans lequel l’autrice a su habilement ménager le suspense jusqu’à la fin.

Le premier chapitre est à ce titre remarquable, la tension y est à son paroxysme. Après avoir en toute hâte rassemblé le strict nécessaire – le Beretta de son défunt mari, les passeports, les peluches de la benjamine et des livres pour l’aînée – Gloria, l’héroïne, embarque ses deux filles à la sortie de l’école et leur fait parcourir la France sans aucune explication, des rivages de la Méditerranée à un petit bourg alsacien où la jeune femme possède une maison héritée de sa grand-mère. Gloria agit avec détermination et sang froid, apparemment prête à tout pour aménager « une zone de sauvetage » à ses filles et les mettre à l’abri du danger.

Mais de quel danger s’agit-il ? Lire la suite

Tu retrouves, je découvre… Houellebecq

Conversation entre Yves Kafka et Isabelle à propos de Sérotonine.

Isabelle : Yves, tu es un fidèle lecteur de Michel Houellebecq. De roman en roman, pourquoi y reviens-tu ?

Yves : Pourquoi Houellebecq ? Parce qu’il agit sur moi comme une sorte de baume anesthésiant de toute volonté de souhaiter un monde idéal. Houellebecq a quelque chose de rassurant, en ce sens qu’il pratique un lâcher-prise total, par rapport au bien penser et au politiquement correct. Avec lui, c’est comme si on était déchargé de toute la noirceur de l’âme, de toutes les idées limites que l’on peut avoir à certains moments, parce qu’il ose absolument tout, et avec un bonheur qui est réjouissant. C’est ce que j’aime chez Houellebecq. Par ailleurs, je trouve que l’aspect désespéré de toutes les histoires qu’il nous raconte et de tous les personnages qu’il met en scène n’est absolument pas désespérant, au contraire, pour moi, il est vivifiant. J’aime ce qu’il raconte, j’aime cet homme. Lire la suite

Un poisson sur la lune

« Le problème de Jim, c’est qu’il n’arrive pas à entrer dans sa propre vie, et il va laisser ce problème en héritage. »

David Vann n’a que 13 ans lorsque son père se suicide d’un coup de revolver dans la tempe, deux semaines après que son fils ait refusé de partir vivre avec lui quelque temps en Alaska.

Longtemps hanté par ce drame, David Vann avait évoqué la relation entre un père et son fils dans Sukkwan Island, roman qui l’avait révélé au public français (Prix Médicis 2010). Il avait imaginé alors l’histoire d’un fils partant vivre en Alaska avec son père. Une façon peut-être d’expier sa faute, de s’alléger de sa culpabilité.

Cette fois-ci, dans Un poisson sur la lune, David Vann s’attaque au coeur du problème. Il donne la parole à son père et lui offre le premier rôle de ce roman, trois jours avant son suicide.
D’une plume féroce, sans concession, l’écrivain américain raconte la tentative désespérée d’un homme parvenu aux limites de sa vie. Profondément dépressif, Jim Vann accepte de quitter l’Alaska trois jours afin de commencer un traitement et retrouver les siens.

« Et si rien de tout ceci n’avait existé ? Si chaque vie avait été imaginée différemment ? Il aurait eu une chance. Cette version ne lui convient pas. »

Même si nous connaissons la fin tragique de cette histoire, nous sommes happés par ce roman, projetés dans la tête de Jim, prisonniers du flot de ses pensées obsédantes, parfois euphoriques, profondément désespérées. Tout en ressentant de la pitié et du dégoût pour cet homme, on se surprend à souhaiter une issue favorable à ce récit. Pourtant, au fil des pages, le drame se dessine, inéluctable.

Marisa, 17 mars 2019