Les garçons de l’été de Rebecca Lighieri

Jérôme et Mylène, ce sont les parents. Thadée, Zachée et Ysé : leurs enfants. La famille parfaite selon Mylène.

« J’ai enfanté des titans quand tant d’autres se contentent de pondre leurs gniards »

Jérôme partage l’avis de sa femme et pousse ses fils à développer leurs qualités athlétiques et leur intellect. Ysé ne ressemble pas à ses frères, peu sportive ni volubile, mais tout autant adorée et considérée comme la surdouée de la famille. A 20 ans, Zachée s’apprête à intégrer Centrale ou Polytechnique, et son cadet vient de finir avec brio sa première année de médecine. Tout semble merveilleux dans cette famille jusqu’aux drames qui viennent faire voler en éclats cet apparent bonheur. Passionnés de surf, les deux frères partent à la Réunion pour mettre en pratique leur technique (amateurs de ce sport, vous serez servis en vocabulaire de spécialiste).

Le roman démarre sur une mauvaise rencontre avec un requin. Cela peut paraitre inquiétant, mais ce n’est rien à côté des horreurs successives qui sont décrites au fur et à mesure de la lecture. Chacun se dévoile sous son vrai visage. L’un d’entre eux plus particulièrement, que l’on découvre pervers, jaloux et malveillant. Plus on avance dans le roman et plus nous sommes happés par ces personnages qui prennent la parole les uns après les autres pour donner leur ressenti sur le reste de la famille. On ne peut pas dire que ce soit l’amour de l’autre qui les réunisse contrairement à ce que l’on pouvait croire au début. Le seul gentil dans l’histoire va mal finir et comme le dit Ysé « Les bons n’ont aucun mérite à l’être, vu que la bonté coule d’eux comme une source ». Pour certains, les ressorts du plaisir sont l’humiliation, le mépris des faibles ou la domination. Comme dans un thriller, on ne souhaite qu’une chose : que le méchant soit puni, et là on atteint le summum de la vengeance.

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Les enfants sont rois de Delphine de Vigan

Kimmy Diore a disparu. Cette petite fille de 6 ans, devenue une star grâce à YouTube et Instagram, est introuvable. On pourrait croire que le dernier roman de Delphine de Vigan est une simple intrigue ayant pour but de retrouver Kimmy et de savoir qui l’a enlevée. Que nenni ! Cet événement est surtout un prétexte pour évoquer notre société qui s’engouffre dans le monde du virtuel et des likes à gogo. De 2001 à 2031, l’auteur retrace et imagine notre rapport à l’Ecran télévisuel puis numérique.

Au moment de la finale de l’émission Loft Story, Mélanie Diore (la mère de Kimmy) est une adolescente qui trouve dans la télé réalité un moyen de combler un vide existentiel. Lorsqu’elle sera une jeune maman, c’est auprès de Facebook qu’elle trouvera le sentiment d’exister. Sa vie ne lui suffit pas. En passant de la position de celui qui regarde à celui qui est regardé, son bonheur prend forme. Etre vue, regardée, admirée lui semble à la portée de tous et elle veut en profiter. Sur sa chaîne YouTube et ses comptes Instagram, elle fait un carton. Ses enfants ont un succès fou. Alors elle les filme tous les jours, dévalisant les magasins, laissant les internautes décider de tel ou tel achat, ou rire de leur « PQ battle » en période de confinement. Kimmy a grandi dans ce monde parallèle offert à chacun sur son écran de téléphone. 

Oui mais Kimmy a disparu.

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KEROZENE d’Adeline Dieudonné


Vous avez déjà ressenti ça ? Le sentiment d’un arrêt sur image. Une fin de soirée estivale, vous vous arrêtez dans une station sur l’autoroute. Il y a juste un bruit de fond de voitures qui roulent, vous observez les personnes que vous croisez et vous imaginez leur vie. Comme si vous regardiez le tableau de Hopper Essence : l’image est figée et pourtant vous inventez une histoire. C’est exactement l’ambiance dans laquelle on se trouve en lisant Kérozène.


Entre 23h12 et 23h14, quinze personnages vont se croiser dans une station service. Chapitre après chapitre, l’auteur va nous dépeindre, avec son humour mordant et son imagination débordante, des morceaux de leur vie. Il y a un mannequin qui veut tuer des dauphins, une employée philippine soumise à ses patrons, un représentant en acariens qui a des problèmes d’érection et même un cheval à la vie tumultueuse. Au début, on lit ces portraits comme des nouvelles. Peu à peu, on se rend compte que certains personnages ont un lien entre eux. Il faut revenir en arrière pour comprendre un événement comique alors que nous n’avions pas tous les éléments en main au moment de la lecture ! C’est comme un jeu de piste avec un dénouement tragique pour certains d’entre eux. Comme dans l’émission Strip-tease (certains d’entre vous se souviendront peut être de ces documentaires belges farfelus), Adeline Dieudonné est dans le réalisme social. Un humour glaçant et singulier au service de la vérité.

JULIE

Je n’avais jamais joui avec mon mari.

Je l’aime. Vraiment.

Mais je crois que quelque chose a déraillé à un moment.

Il y avait la maison de mes beaux-parents. Une maison rose. Ça, je m’en souviens. Elle était rose et sentait le désinfectant. Roger et Marie aussi… Roger pétait. Dans son pantalon en toile beige qu’il portait haut, la ceinture juste sous les côtes. Marie et Olivier faisaient mine de ne pas le remarquer mais il pétait, avec le naturel et la décontraction d’un enfant de deux ans. Merde. Ces choses-là peuvent arriver mais on s’excuse. On rougit un peu, on se tortille, on invoque des problèmes intestinaux, je sais pas. Et la complicité des deux autres. Ce silence. J’avais fini par penser que c’était une conspiration contre moi. Une forme de coalition compacte entre père, mère et fils.

Babeth, le 16 juin 2021

Malamute

Nous sommes en France dans une station de ski. A l’approche de l’hiver, les saisonniers arrivent. Parmi eux Basile, qui loue habituellement un studio en ville. Il ne vient pas seul : son petit fantôme l’accompagne. Cette année, il va passer l’hiver chez Germain un parent éloigné taciturne.

Veuf, Germain vit avec ses souvenirs qui sont de plus en plus présents. Il se souvient notamment de ses voisins, surnommés « les ruskoffs, » qui sont venus s’installer dans les années 70 avec leurs énormes malamutes. Offrir des ballades à traineaux de chiens aux touristes, c’est pour Dragan la concrétisation d’un rêve de gamin. Sa femme, la belle Pavlina, partage cette passion par amour pour son mari.

Aujourd’hui, ces Slovaques sont morts et c’est leur fille Emmanuelle qui a hérité de leur maison à la Voljoux. Elle a grandi loin d’ici avec un père alcoolique et une mère froide comme la pierre. 

« Depuis son plus jeune âge, elle avait appris à ne rien attendre de ses parents. Une enfance passée à vivre entre deux zombies qui ne la voyaient pas ».

C’est en cet hiver 2015, où l’on attend inlassablement la neige, qu’Emmanuelle décide de venir vivre dans cette petite station de montagne. Elle veut découvrir les raisons du départ précipité de ses parents de la Voljoux.

Jean-Paul Didierlaurent nous offre un bel exemple de nature writing. La neige est un personnage à part entière. Elle va être à l’origine de drames et apportera le dénouement à cette histoire.

C’est avec plaisir que je retrouve cet auteur que nous avions  rencontré au salon lire en poche en 2015.

Babeth, 12 mai 2021