Les Sources de Marie-Hélène Lafon

Dans ce court roman en lice pour le prix des lecteurs 2025, Marie-Hélène Lafon nous plonge dans la vie intime et rurale d’une famille de fermiers des années 70.

Cette famille apparait assez rapidement comme dysfonctionnelle au fil de la lecture. Les descriptions photographiques de la mère, du père et des trois enfants dans les scènes de vie du quotidien ont un gout âpre et font naitre une ombre. Cette sensation malaisante s’accentue quand on comprend que la violence est une composante centrale de la dynamique familiale.

Dans le cadre des violences conjugales, un des partenaires assoit son autorité sur l’autre avec la volonté de le dominer. Dans ce texte, la mère est accablée par son quotidien, sa charge de travail pour tenir la maison et éduquer les enfants. On ressent cette lourdeur étouffante dans son accablement, son apathie qui se meut en lente dépression. Elle semble dissociée de son corps, effectuant ses tâches par automatisme. Mettre en place des stratégies de protection est un des moyens qu’elle a trouvés pour éviter les foudres de son partenaire. L’aura du père est présente à chaque instant, elle doit bien faire les choses et tenir son rôle de femme au foyer sinon gare aux regards, aux humiliations, aux coups. La Violence dont on parle est multimodale ; elle est physique, psychologique, sexuelle, verbale. Rien n’est épargné dans cet écrit à qui sait repérer la violence, mais elle reste insidieuse, fondue dans un décor rural où la nature est plus grande.

Elle ne reconnait pas son corps que les trois enfants ont traversé ; elle ne sait pas ce qu’elle est devenue, elle est perdue dans les replis de son ventre couturé, haché par les cicatrices des trois césariennes. Ses bras, ses cuisses, ses mollets, et le reste. Saccagé ; son premier corps, le vrai, celui d’avant, est caché là-dedans, terré, tapi. Il dit, tu ressembles plus à rien. Il dit tu pues, ça pue. Et il s’enfonce. 

Le texte est découpé en trois parties où chaque membre de la famille a sa voix, à une époque différente. Il y a un avant et après la décision maternelle de s’extraire, elle et ses enfants de son bourreau. L’histoire s’étire sur de longues années, ce qui rend le texte original et intéressant.

Après la victime, vient la parole de l’auteur. Dans un pays démocratique et juste, chacun a droit à être entendu et l’autrice lui donne cette opportunité. Le père apparait comme un homme brut, ancré dans son histoire familiale, sûrement victime de schémas précoces traumatiques où l’introspection reste inatteignable.

Elle était un poids mort, toujours à tournicoter dans la maison et dans la cour, à tout commencer sans rien finir, à peine capable de commander à la bonne qu’il payait, lui, parce qu’elle ne pouvait pas se débrouiller seule. Toujours enceinte, à se trainer, énorme, de plus en plus énorme et molle. Il enfonce sa tête dans le traversin, il appuie, son cou se raidit, il faut qu’il se calme ; c’est fini, fini, il est débarrassé. 

 Peut-on dire qu’il banalise les faits, qu’il s’en dédouane ? Y a-t-il une part inconsciente au fond de lui, qui reconnait sa part de responsabilité ? C’est ce qu’on aimerait mais est-ce seulement possible pour cet homme-là ?

J’ai envie de partir de cette phrase de Spinoza : « Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire mais comprendre ». Tout autant que les victimes, les auteurs de violences conjugales doivent être pris en charge sur le plan médical. Il existe en France des centres dédiés aux auteurs, où un accompagnement pluridisciplinaire leur donne la possibilité de se comprendre et peut-être, se soigner.

Je finis cet article sur les enfants, les malheureuses co-victimes de ces violences conjugales qui doivent se construire face à deux figures d’attachement dont l’une est terrorisée et l’autre terrorisante. Ils ont une toute petite voix dans ce texte mais qui en dit long. La ferme familiale de la vallée de la Santoire devient le témoin des secrets et non-dits de cette famille.

Personne n’a jamais été vraiment alangui dans cette cour, en tout cas personne qu’elle connaisse. Elle se prend à espérer que quelqu’un l’ait été avant eux et à souhaiter que quelqu’un puisse l’être après eux, les cinq, vissés là pendant une poignée d’années, le père ensuite, fort peu alangui et seul en son fief, quasiment jusqu’à la mort. 

Un texte bien écrit, court qui traite d’un sujet essentiel quand on sait qu’en France, en 2023, 271000 personnes ont été reconnues victimes de violences conjugales (85% sont des femmes) et que seulement 20% ont porté plainte.

Pauline, février 2025

Les Sources, Marie-Hélène Lafon, Livre de Poche, 2024

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