Le compromis de long island, de Taffy Brodesser-Akner

Les écrivains américains n’ont pas leur pareil dans l’art de sonder les abysses des relations familiales.

A cela s’ajoute une satire particulièrement mordante de l’environnement socio-culturel de leurs personnages. C’est ce qui semble plaire aux jurys français, en tout cas ce qui m’a plu, entre autres choses, chez Nathan Hill qui s’est vu attribuer, il y a un an, le prix français de la littérature américaine pour son roman Bien-être. J’ai lu récemment avec un égal plaisir celui de Taffy Brodesser-Akner, Le compromis de Long Island, qui a reçu à son tour cette distinction pour l’année 2025.

D’emblée l’autrice, à la fois romancière et journaliste d’origine juive, s’adresse au lecteur sur un ton enjoué :

Vous voulez connaître une histoire avec une fin horrible ?
Le mercredi 12 mars 1980, Carl Fletcher, l’un des hommes les plus riches de la banlieue de Long Island où nous avons grandi, fut kidnappé dans l’allée de son garage alors qu’il se rendait à son travail.

La famille Flechter est une famille juive de trois enfants, Nathan, Beamer et Jenny, dont le père, Carl, dirige l’usine de polystyrène, fondée par son propre père quelques années après l’arrivée de celui-ci aux Etats-Unis après avoir fui le nazisme. Ce petit monde vit dans l’entre-soi de sa communauté religieuse, dans un univers quasiment clos, rythmé par les fêtes de la religion juive et protégé par la fortune acquise grâce à l’usine.

Ils étaient l’incarnation parfaite du rêve juif américain, en ceci qu’ils avaient su faire leurs choux gras de tout ce que ce pays avait à leur offrir.

Les Flechter ont leur récit familial, lequel est fortement entretenu par la matriarche, la grand-mère Phyllis : chacun doit être dépositaire de l’image héroïque que laisse leur grand-père, Zelig, aujourd’hui disparu : par sa vaillance et sa détermination celui-ci avait réussi à circonscrire le trauma collectif originel de l’Holocauste en assurant à sa famille un sentiment de sécurité et d’intégration durable aux Etats-Unis.

Ceci n’empêche pas l’irruption dans leur existence de mauvais esprits qui peuvent de façon temporaire gâcher la vie de chacun ; Il y a un dyboukk dans les tuyaux, telle est l’expression des Flechter utilisée en cas de dysfonctionnement : la phrase était le fruit (…) des terribles histoires qu’on se racontait dans les ghettos juifs pour expliquer divers évènements néfastes et inexplicables tels qu’une invasion de fourmis dans le sucrier ou l’exécution de vos frères et sœurs par des cosaques juste sous vos yeux.

Tout est bien qui finit bien : la rançon est versée et Carl libéré : en fait un simple dyboukk dans les tuyaux comme Phyllis tient à représenter l’évènement, indifférente au fait que le retour immédiat à une normalité imposée plonge chacun des membres de la famille dans un gouffre de traumatismes et de névroses dont l’argent peine à maintenir le déni.
Nathan, l’aîné a peur de tout et transmet sa peur à ses enfants. Il reste dans la même ville. Il a fait de sa propre famille la réplique de sa famille. Il contracte de nombreuses assurances qui encerclent sa vie comme une forteresse.

Beamer est un scénariste raté qui ne peut que reproduire le kidnapping du père dans ses scénarios ; Inadapté à sa vie de couple, il se constitue une vie parallèle à grand renfort de drogues et de jeux sexuels sado-masochistes tarifés.
Jenny, née après l’enlèvement, est très brillante mais vit engluée dans la honte d’appartenir à une famille très riche à l’horizon intellectuel limité. Elle rêve de déconstruire tout ce qu’elle avait appris dans son propre foyer sur la richesse et la sécurité.

Quand vous essayiez de percer un trou minuscule dans leur mode de vie, quand vous tentiez de repousser les remparts de cette identité fondée sur la persécution qu’ils défendaient si farouchement (…) même de l’intérieur de la place forte, vous aviez droit à :

– Ils ont voulu nous tuer ! (…) Cet argent que tu détestes tant, c’est tout ce qui se dresse entre toi et les chambres à gaz !
– Ah, dit Jenny. La Shoah. Comme c’est original

Désireuse de réparer dans le monde tout ce à quoi sa famille a contribué, Jenny va se lancer dans le syndicalisme.

Mais il n’est pas si facile de parvenir à l’autonomie quand le sentiment d’appartenance à une famille, à une communauté a pesé si fort dans les années de jeunesse ; et comment réaliser l’équilibre entre tradition et modernité quand on ne se connaît pas soi-même ?

Les dybbouks n’ont donc pas épargné les membres de la famille dont le dysfonctionnement se manifeste au grand jour lors de l’enterrement de Phyllis, quarante ans après l’enlèvement. C’est à cette période qu’ils doivent faire face à un autre traumatisme : suite à un arrangement hasardeux, leur fortune s’effondre… Parviendront-ils à assumer cette réalité et à y voir un peu plus clair en eux ? Le lecteur sait depuis le début que la fin sera terrible selon l’avertissement de l’autrice. Au lecteur maintenant d’en juger…

Le roman est riche en péripéties et rebondissements à la limite parfois du rocambolesque. Régulièrement, le récit s’emballe sous l’effet de situations qui n’en finissent pas de déraper et Taffy semble prendre un réel plaisir à mener certains de ses personnages au bord de l’enlisement. Le lecteur aussi… D’autant plus que la romancière fait preuve d’un talent remarquable dans l’observation des comportements familiaux et amicaux, ceux des femmes en particulier. Les problématiques sont traitées avec finesse et subtilité dans les propos de réflexion comme dans les dialogues.
L’humour affleure partout, un humour féroce, voire cynique, qui rend la lecture du livre bien réjouissante. En outre, l’autrice met en scène ses personnages avec un recul non dénué d’empathie ; ils gardent leur humanité, ils peuvent être attachants car se mêle ici et là à leurs pires dérives un sentiment de tendresse qu’on pouvait croire inexistant chez eux.

Je verrais bien ce roman sur l’argent qui rend fou, sur le trauma, sur un certain milieu juif-américain fournir un sujet consistant à une série dont l’autrice écrirait le scénario.

Marie-France , janvier 2026

Le compromis de Long Island, Taffy Brodesser-Akner, Editions Calmann Levy, août 2025.

La maison vide, de Laurent Mauvignier

La lecture de La maison vide de Laurent Mauvignier en octobre dernier a été pour moi un véritable coup de cœur qui s’est poursuivi tout au long des 740 pages du roman.
Coup de cœur qui semble amplement partagé puisque le roman a suscité dans les médias de nombreuses réactions positives et qu’il a obtenu le prix Goncourt en novembre.

Alors, pourquoi un tel emballement pour cette Maison vide ?

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Le fantôme de la banquette arrière de Jan Carson

Nous avons récemment organisé une rencontre des Liseuses de Bordeaux autour de la thématique des maisons d’édition. C’est au cours de cette réunion que j’ai réalisé que la maison sur laquelle s’était arrêté mon choix, Sabine Wespieser Editeur, même si elle publie des auteurs de toutes les nationalités, m’évoque principalement un formidable quatuor d’autrices irlandaises contemporaines.

Je ne résiste d’ailleurs pas au plaisir de leur rendre un rapide hommage même si cet article ne portera que sur la dernière d’entre elles, Jan Carson. Nuala O’Faolain, regrettée autrice de L’histoire de Chicago May récompensé du Prix Fémina en 2006. Edna O’Brien, décédée l’été dernier, qui avait reçu récemment, en 2019, rien moins qu’un prix Femina spécial pour l’ensemble de son œuvre ! Claire Keegan dont j’ai adoré, lu et relu, toutes les nouvelles du recueil L’antarctique.

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Le grand prix de littérature américaine 2024 : Bien-être de Nathan Hill                                    

J’ai découvert l’écrivain américain Nathan Hill il y a quelques années lorsque son premier roman, Les fantômes du vieux pays, a trouvé place sur les présentoirs des librairies françaises. Le livre m’avait, déjà à l’époque, beaucoup plu. Sept ans plus tard, sort son deuxième roman, un gros pavé de presque 700 pages, intitulé Bien-Être. Je m’y suis attelée. Un vrai coup de cœur !

Non content de tenir le lecteur en haleine par une construction brillante, l’auteur le fait rire du début jusqu’à la fin: l’humour affleure à chaque coin du récit et garantit des instants de lecture jubilatoires. Mais attention, dans la satire de la société moderne américaine qu’offre le roman, nul n’est épargné et certainement pas le lecteur.

Alors de quoi s’agit-il ? D’un couple d’étudiants, Jack et Elizabeth ; l’auteur décrit leur rencontre à Chicago au début des années quatre-vingt-dix, leur coup de foudre, leur vie de bohème dans le Chicago artiste underground, leur conviction d’avoir trouvé l’âme sœur et le mode de vie auxquels ils étaient destinés. C’est ce qui leur permet – du moins le pensent-ils – de rompre avec leur milieu d’origine et de mettre de côté ce qui les avait marqués négativement jusqu’alors. Ils étaient venus l’un et l’autre à Chicago pour devenir orphelins.

Et puis vingt ans plus tard, nous retrouvons les mêmes, un peu fissurés dans leurs certitudes, plus tout à fait en harmonie, mariés, parents d’un enfant pas toujours commode, penchés sur les plans de l’appartement pour la vie qu’ils envisagent d’acheter car plus adapté à leurs besoins. Selon toute évidence, ils ont perdu le fil rouge des débuts heureux : il faut bien composer avec les contraintes de la vie d’adulte, au risque d’ailleurs de se laisser rattraper par les tendances du nouvel air du temps. Elizabeth pense à l’avenir. Elle a décidé qu’il était temps de remonter la courbe en U de la vie,

« ce phénomène bien connu de certains économistes et des psychologues comportementaux selon lequel, sur une vie, le bonheur avait tendance à suivre un schéma familier : les gens étaient plus heureux dans leurs jeunes années puis pendant leur vieillesse que pendant les décennies du milieu…le bonheur touchait le fond entre les deux. »

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