Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan

Quel type de rapport au monde et aux autres crée le fait de détenir, de consulter et d’échanger en permanence à partir de nos téléphones portables ? En quoi ce moyen de communication a transformé structurellement notre façon de communiquer, d’observer, de regarder les autres et de nous regarder nous-mêmes ?

Nos téléphones portables disent beaucoup de nous, de nos désirs, de nos quêtes, de nos peurs, de nos limites aussi. Que tout passe dorénavant par ce filtre en constitue une de limite, devenue indépassable, source d’asservissement, de coloration immédiate de toute chose. Nos téléphones nous imposent une forme, un rythme, une temporalité, une façon de nous exprimer et donc de penser, une façon de faire certains choix aussi (ne parle-t-on pas d’objets, de lieux, d’évènements «instagrammables» ?).

Une femme, mystérieuse Romane Monnier, va décider de se défaire de tout cela, de se défaire de cette « peau-là » en laissant son téléphone à un inconnu dans un bar, un téléphone devenu inutile pour elle auquel elle lui permet néanmoins d’accéder. Y aurait-il donc quelque chose à y trouver, souhaite-t-elle qu’il y cherche quelque chose de particulier, un message caché ? Cherche-t-elle à être comprise de cet inconnu en lui laissant accès à son intimité ou a-t-elle simplement abandonné cet objet qui à ses yeux n’a plus ni sens ni valeur ? Thomas va tenter de le deviner. Rétif au départ à l’idée de plonger dans une vie qui n’est pas la sienne, cette plongée va peu à peu lui permettre de se décaler de sa vie à lui, de la mettre un peu de côté pour mieux se la réapproprier.

Deux cœurs battants dans ce téléphone, celui de celle qui l’a abandonné, celui de Thomas qui cherchant à la comprendre va de mieux en mieux réussir à renouer un certain nombre de fils de sa vie et à se comprendre lui-même. Romane Monnier va ainsi se mettre à occuper toutes ses pensées et son portable devenir un objet d’étude. Pris dans une forme de jeu d’exploration des différents types d’empreintes et d’indices dont un téléphone témoigne, l’enjeu ira bien au-delà d’un simple voyeurisme car c’est finalement à un exercice d’introspection progressif que cette curiosité le conduira.

Il regarde autour de lui, son appartement lui paraît soudainement très silencieux. Il n’a aucune envie de se rabattre sur son propre portable. Paradoxalement, le temps passé sur celui de Romane, hors connexion, l’a aidé à se libérer du sien. De cette attente sans objet, sans destination, jamais rassasiée. A s’extraire du flux.

Combien de fois décidait-il de prendre un livre, le soir, quand il rentrait chez lui, et se perdait finalement sur un fil ou un autre, sous prétexte d’y jeter un œil ? Combien de fois attrapait-il son téléphone sans même y penser, et se laissait-il glisser dans ce temps fragmenté, discontinu, pixelisé, qui lui donnait l’illusion de tenir le monde entre ses mains ?

Delphine de Vigan dit qu’elle s’est parfois sentie à bout de souffle pendant l’écriture de ce roman dans un contexte personnel particulier, plus précisément qu’elle avait peur que le roman perde de son souffle. Le résultat est à l’opposé, on est au contraire portés par cette double quête parallèle de deux vies qui se rencontrent sans se rencontrer, qui se rencontrent pour Thomas en tout cas dépositaire d’un réel témoignage sans témoin. Et de cet anonymat naît une intimité rare avec cette inconnue et aussi avec lui-même, une intimité qui prend le temps de s’installer et de se diffuser comme la trace rémanente d’un parfum nous fait imaginer celui ou celle qui le portait.

N’hésitez pas une minute, il faut lire Je suis Romane Monnier, il parle de qui nous sommes aujourd’hui.

France, février 2026

Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan, Gallimard, janvier 2026