La rivière, de Peter Heller

Une odeur de fumée leur parvenait depuis deux jours… Ainsi s’ouvre le roman de Peter Heller, La Rivière, (édité pour la traduction dans la collection Babel chez Actes Sud en 2021) installant d’emblée une atmosphère troublante dans laquelle le lecteur est désormais aux aguets.

Wynn et Jack sont deux étudiants partis pagayer pour deux semaines sur une rivière qui doit les amener jusqu’ à la baie d’Hudson. Ils sont liés depuis l‘université, ont vécu les mêmes déboires amoureux et sont de fins connaisseurs de la nature. De milieux sociaux différents, chacun porte néanmoins une histoire familiale singulière qui donne à chacun sa couleur propre. Wynn incarne la lumière, une confiance à tout crin, peut être une certaine naïveté tandis que Jack est plus crépusculaire mais ils avaient cela en commun, un regard littéraire posé sur le monde. Ou au moins un amour des livres, de la poésie, de la fiction et des récits d’expédition.

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Dans la mer vivante des rêves éveillés, de Richard Flanagan 

Tasmanie, Australie, aujourd’hui.

Une femme, Anna, et ses deux frères se retrouvent auprès de leur mère, victime d’un AVC. Autour d’eux le monde brule, leur île est dévorée par le feu, le ciel est devenu ocre, l’air empeste la suie. 

La maladie d’une vieille femme, d’une part, la disparition dans les flammes de milliers d’hectares de forêt et de millions d’animaux, d’autre part : deux événements, deux urgences bien réelles mais pour Anna et ses frères l’une éclipsera l’autre et sera au centre de leur vie plusieurs mois durant. Jusqu’où aller pour repousser la mort d’une mère ? Chacun des trois membres de cette fratrie devra prendre position, chacun devra aussi négocier avec le souvenir refoulé de la mort d’un grand frère lorsqu’ils étaient encore très jeunes. Chacun devra affronter sa propre peur de la mort et de la perte. 

Richard Flanagan nous livre un récit efficace, tendu, prenant, aux accents fantastiques. Alors que sa mère laisse peu à peu filer sa vie, Anna ne voit-elle pas disparaître un à un des morceaux de son propre corps ? Un doigt, puis un genou, un sein deviennent invisibles sans que personne ne s’en rende compte ou ne veuille le voir. Au lent effacement d’un corps, répond l’indifférence.

Ce roman est un cri. Un cri d’alerte car ce récit bouleversant réussit à nous faire comprendre ce qui est à l’œuvre dans nos sociétés : la disparition du monde réel dans l’indifférence et les flammes (ou sous le béton, sous le plastique, etc.), et l’avènement d’un monde virtuel, ce refuge à portée de doigt, un scroll sur Insta et puis s’en va, pour fuir et déserter l’action. Le langage lui-même est perverti et ne sert plus à dire le monde : les mots de la finance, du management et de la technologie en s’insinuant dans nos vies font disparaitre le réel derrière un écran de fumée.

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