La Maison d’Emma Becker

La maison, d'Emma BeckerEn Allemagne, la prostitution est légale. Il y a les filles sur le trottoir et celles des maisons closes. C’est à Berlin qu’Emma Becker, journaliste et écrivain, décide, pendant deux ans, d’entrer au bordel, comme d’autres entrent au couvent. Elle souhaite écrire un livre sur les prostituées et il lui semble nécessaire d’être l’une d’elles pour rendre son écriture plus intense.
« J’espérais que ma voix rendrait humaine la réalité de la prostitution parce que les livres ont ce pouvoir, même si moi-seule me battait pour ce mensonge-là ».
Elle débute au « manège » où les conditions des filles en auraient fait fuir plus d’une. Elle y retourne les jours suivants pour témoigner, par fierté ou par vice, qui sait. En tous les cas ce passage dans ce bordel misérable, tel qu’on peut les imaginer, ne rendra que plus douce « la maison » où elle travaillera par la suite. Ici les filles viennent quand elles veulent, ne sont pas obligées de porter des talons hauts et peuvent même refuser un client.

Je vais en faire hurler plus d’une si je vous dis que j’ai trouvé ce livre féministe. Car dans la Maison, les femmes ont le choix d’utiliser leur corps comme elles veulent et acceptent la servitude quand elles le souhaitent. Vendre son corps, savoir écouter, accepter ou pas les fantasmes des hommes devient son quotidien. Emma devient Justine. Comme toutes ses collègues, elle s’invente un personnage : le personnage de son autofiction. Vivre et écrire sur ce milieu, c’est aussi pour Emma Becker un moyen de se connaître un peu mieux. Sans tabou et avec honnêteté, ce grand laboratoire du sexe est aussi un moyen de décrire la mécanique qui se joue entre les hommes et les femmes.

« J’ai passé deux ans à penser que j’aurais dû me sentir sale, coupable, humiliée… J’ai passé deux ans à m’émerveiller d’avoir ce port de tête princier lorsque je croisais mon reflet dans les vitrines des magasins, de sentir mon corps si léger, de voir le monde si paisible et si plein de promesses… La seule ombre sur ma félicité, c’était cette absence de culpabilité, cette fierté même, et l’idée que je n’étais pas normale. J’avais constamment sur mes épaules le dédain et la commisération gênée que le monde éprouve pour les putes. Ce n’était pas mon angoisse, c’était celle des autres. »

Babeth, 15 février 2020

Ceux que je suis d’Olivier Dorchamps

Ceux que je suis, par Olivier DorchampsMais pourquoi notre père a-t-il voulu être enterré au Maroc ?
C’est la question que se posent ses trois enfants Ali, Marwan et Foued. Ils sont nés à Clichy, et leurs parents, bien que d’origine marocaine, n’ont jamais été pratiquants. Avec leur mère, ils vivent en France. Leur père ne parlait pas souvent du Maroc alors ils ne comprennent pas. Ils découvrent que tout a été prévu : Tarek avait pris une assurance décès qui comprend le rapatriement du corps en avion et la prise en charge des frais pour un accompagnant désigné. C’est Marwan, le prof d’histoire, qui a été choisi par leur père. Ce qui ne fera qu’augmenter la colère d’Ali, son frère jumeau. Celui-ci partira en voiture avec Foued et leur mère.
La route de Clichy à Casablanca est longue mais la traversée en voiture est l’occasion de se souvenir, de partager des larmes mais aussi de ressentir «l’étrange bonheur de se retrouver ensemble ».
Voici un roman qui prend son temps pour monter en puissance dans l’émotion. C’est un temps nécessaire pour poser l’histoire et les liens entre les personnages. Ceux que je suis nous parle d’une famille qui n’est pas liée que par les liens du sang. Rien que le titre du roman me bouleverse, maintenant que je sais ce que Kabic et Mi Lalla, la grand-mère, vont révéler à Marwan. Au-delà du secret de famille, c’est une histoire du Maroc qu’il découvre, lui l’historien qui croyait savoir. Il sera confronté à des traditions ancestrales où le respect de la femme est souvent bafoué.
« Dans une société où l’arrivée d’un fils est souvent fêtée et celle d’une fille maudite, la virginité exerce une dictature à laquelle les femmes n’ont d’autre choix que de se soumettre. La tradition a la vie dure, et si le Coran recommande à tous l’abstinence jusqu’au mariage, celle-ci n’est imposée qu’aux femmes. »
Ce retour vers ses origines est aussi pour Marwan l’occasion de s’interroger sur son existence. Etre fils de maghrébin est toujours quelque chose de compliqué :
« Je suis né en France. Je n’ai jamais vécu au Maroc, je ne me sens pas marocain. Et pourtant, où que je sois, en France ou au Maroc, je n’ai pas le choix de ma propre identité. Je ne suis jamais ce que je suis. Je suis ce que les autres décident que je sois. »
C’est ainsi qu’il se définit au début du roman, mais ce voyage initiatique lui permettra de trouver sa place pour continuer à avancer.
Babeth, 25 novembre 2019

Un homme ça ne pleure pas

Professeur stagiaire en Seine-Saint-Denis, Mourad nous raconte son histoire familiale et professionnelle. C’est avec un humour décalé et un certain cynisme que ce garçon réservé partage ses pensées : sur sa mère qui est une « pieuvre aussi aimante qu’envahissante » ; sur sa sœur Dounia, partie très jeune de la maison familiale pour devenir avocate et militante. Une grande partie du roman tourne autour de ces deux femmes au caractère bien trempé que tout semble opposer. Il y a aussi le cousin Miloud qui vit aux frais de la princesse (princesse liftée de 30 ans son aînée).

Je ne vous ferai pas le détail de tous les personnages du roman, mais ils sont tous dépeints de façon très réaliste, autant pour la famille de Mourad que les enseignants ou les élèves qu’il côtoie. Faïza Guène m’a accrochée par son écriture moderne, ses paragraphes courts et incisifs. Même les titres des chapitres sont des trouvailles toujours bien senties. Mais derrière cet humour se cache une tendresse (notamment pour le personnage du père de famille Abdelkader surnommé « le padre ») et une profondeur lorsqu’elle aborde des sujets sensibles. Je vous conseille d’ailleurs le chapitre « Le syndrome de Babar » qui est à la fois croustillant et bourré de vérités sur les sujets toujours aussi controversés du port du voile à l’école et de la laïcité.

Je ne dirais qu’un mot : Bravo Faïza. Je vous ai connue grâce aux podcasts de Lauren Bastide (La poudre). Je vais donc me jeter sur Millenium Blues et si j’en crois Instagram, le prochain roman devrait sortir en 2020.

Quelques extraits :

J’aurais aimé entendre la voix froide de cette femme automatique dire : « Pour re-com-men-cer vo-tre vie et re-par-tir de zé-ro, ta-pez 4. » Alors j’aurais tapé 4, et la même voix aurait ajouté en riant : « Hé hé hé, a-bru-ti, per-sonne ne re-part ja-mais de zé-ro, pas même les A-ra-bes qui l’ont pour-tant in-ven-té, comme di-rait le pa-dre… »

Page 47, tu as écrit : « je ne suis pas faite pour être soumise »
Nous sommes tous soumis, qu’on le veuille ou non. Il y a ceux qui se soumettent à Dieu, dans une soumission totale et visible. D’autres, malgré eux se soumettent aux lois des marchés financiers, aux diktats de la mode, ou à l’être aimé.

Pour aller plus loin :
Podcast de l’émission La poudre avec Faïza Guène

 

Babeth, 12 novembre 2019

Souvenirs dormants


« Paris, pour moi, est semé de fantômes, aussi nombreux que les stations de métro et tous leurs points lumineux, quand il vous arrivait d’appuyer sur les boutons du tableau de correspondances. »

Où s’en vont les visages et les voix des personnes rencontrées dans le passé, lorsqu’elles sont hapées dans le gouffre de l’oubli ?

Inlassablement, Patrick Modiano continue dans Souvenirs dormants son travail d’introspection mémorielle, évoquant le Paris de sa jeunesse. Cette fois, les figures féminines refont surface, fantômes qui hantaient déjà, pour certains, les romans plus anciens de l’auteur.
Les souvenirs fugaces liés à ces femmes surgissent du néant, au détour d’une rue, exhumés devant la façade d’un immeuble, dans un café, ravivés par la lecture d’une dédicace ou d’une note griffonnée à la hâte à l’encre bleue.

Petites bulles de passé éclatant sous l’effet du hasard, ces morceaux de mémoire constituent un magnifique hommage à Paris, lui redonnant un peu de son âme perdue.

Marisa, 4 novembre 2019