Les enfants des autres de Pierric Bailly

Les enfants des autres, de Pierric Bailly« Mon truc à moi c’est plutôt la fuite, la fuite en forêt. C’est comme ça que je réagis quand la situation me dépasse, quand je craque, quand ça déborde. Je sors de la maison et pars marcher une heure ou deux dans les bois. Une heure ou deux… ou bien la nuit entière. Une fois je suis même revenu avec des croissants et du pain frais. »

Bobby vit avec Julie dans une petite ville de province. Il travaille sur des chantiers. Il aime marcher dans la forêt qu’il connaît bien où une découverte macabre vient d’avoir lieu : le corps d’une femme assassinée. Bobby aime rendre visite à sa grand-mère et aime ses enfants. Ses enfants ? Mais ce sont les enfants de leurs amis Max et Alexa, prétend Julie quand Bobby les cherche partout dans la maison. Et Bobby ne sait plus très bien surtout depuis qu’il a surpris, croit-il, Julie avec Max, son meilleur ami, dans une scène sans équivoque. (Résumé éditeur)

Bobby traverse une mauvaise passe. Que se passe-t-il dans sa tête ? Pourquoi tout le monde semble lui dissimuler la vérité ?
Les enfants des autres est un roman à rebondissement, rythmé et haletant, servi par un style fluide et sobre, proche de la langue parlée. L’auteur prend un malin plaisir à déstabiliser le lecteur en disséminant les indices (s’agit-il vraiment d’indices ?) et multipliant les fausses pistes, pour l’emmener dans un récit où vérité et fantasme se mêlent et se confondent.
A travers Bobby et Max, tous deux en proie au doute, Pierric Bailly interroge le désir de paternité, analyse les craintes qui s’emparent des jeunes pères et les regrets éprouvés parfois à l’égard de la vie d’avant.
Sait-on vraiment qui est Bobby et qui est vraiment Max ? Et lequel des deux a l’existence la plus enviable ? Et Julie, pourquoi personne ne semble se préoccuper de sa disparition ? Si vous aimez jouer et perdre pied, vous adorerez ce livre que vous ne pourrez plus lâcher.

Marisa, 14 mars 2020

Avant que j’oublie

Avant que j'oublie, d'Anne PaulyAvec ce post se termine l’exploration des cinq romans sélectionnés pour le Prix des lecteurs-Escale du Livre 2020. 

Ecrire sur un sujet grave avec une grande pudeur et une bonne dose de dérision, c’est possible !
Sur un ton très personnel, Anne Pauly nous fait partager une aventure humaine incontournable : le deuil d’un parent.

Anne affronte la mort de son père et le cafard qui s’en suit. Ce père était un homme complexe, pas facile à aimer, alcoolique longtemps puis, sur le tard, désireux d’une relation apaisée avec ses enfants. Après sa mort, en organisant son enterrement, en rangeant sa maison, en lisant des lettres, Anne découvre d’autres facettes de ce père qu’elle avait appris à aimer « malgré tout ». Derrière l’image de ce vieil homme unijambiste et bordélique se dessine un adolescent amoureux, un ami fidèle, un père fier de ses enfants.

On partage avec cette femme adulte qui se sent désormais orpheline, les moments de solitude, de doute, de douleur et les attendrissements pour ce père qui la fatiguait avec ses manies et ses grigris mais l’appelait « ma doucette » et l’aimait si maladroitement. Anna Pauly sait aussi, et c’est un des charmes de ce livre, nous faire sourire, souvent. L’enterrement, avec ses rites absurdes et les zombies des pompes funèbres, est un moment réjouissant. Il y en a de nombreux autres dans ce livre à la fois tendre et drôle. Anne Pauly sait débusquer dans les situations les plus tristes et les plus banales, le grain de folie, d’étrangeté, la part d’absurdité.

Avant que j’oublie est un premier roman profond et juste sur la façon dont on peut apprivoiser la disparition et toucher ainsi à une forme de sagesse. C’est aussi un très savoureux moment de lecture.

Isabelle, 11 mars 2020

La chambre verte ou la chute de la maison Delorme

La chambre verte ou la chute de la maison Delorme, par Martine Desjardins
La Chambre verte ou La chute de la maison Delorme
est l’histoire d’une maison de famille qui décrit la décadence d’une famille cupide, les Delorme, jusqu’à sa fin. L’originalité de ce récit réside dans le choix de l’auteur de faire de la maison la narratrice. En effet, elle est le témoin privilégié des secrets, des vices et des habitudes de ses habitants. Ces derniers composent une galerie de personnages aussi loufoques que haïssables. Le patriarche Louis-Dollard a amassé une fortune dont son fils refuse l’héritage. Ses deux sœurs sont des vieilles filles ayant chacune leur obsession. Tous les membres de la famille ont, cependant, un point commun : leur univers tourne autour de l’argent. C’est dans ce contexte que Penny Sterling arrive. La jolie jeune fille n’est pas tout à fait honnête mais a de la répartie. La chute est proche. L’auteur, Martine Desjardins, brosse le portrait de cette famille avec un humour vif et caustique, ce qui rend le récit très agréable à lire.

Bérengère, 10 février 2020

Elmet de Fiona Mozley

L’histoire

Daniel vit dans une maison construite dans les bois du Yorkshire, avec son père et sa sœur ainée, sur les terres d’un propriétaire sans scrupules, Mr Price.
En harmonie avec la nature qui les entoure, la famille mène une vie marginale. La mère est partie et le père fait subsister les siens grâce aux combats qu’il gagne, pour de l’argent, à la force de ses poings. Sous la protection de leur père, les enfants grandissent, s’accommodant de ses absences et de ses silences. Un lien profond unit ces trois êtres, fait d’amour, de respect et de confiance.

Tout bascule le jour où Mr Price les menace d’expulsion. En réaction, le père organise un mouvement de résistance, ralliant à sa cause les travailleurs et les locataires de la région, eux aussi opprimés par les propriétaires. Une mécanique dramatique se met alors en mouvement…

Ce qui nous plaît

Le choix narratif. Dans Elmet, l’auteur réussit à faire naître chez le lecteur un sentiment d’empathie pour le père et ses enfants. Le fait de choisir pour narrateur le jeune Daniel y est sans doute pour quelque chose : racontée d’une voix candide et fragile, la violence qui s’installe n’en est que plus intolérable.

Le père. Mi-Captain Fantastic, mi-Robin des Bois, le personnage du père est magnifique.

«  Malgré toute sa brutalité, papa aimait les gens. Il avait pour eux l’affection d’un chasseur pour ses proies. Il les aimait profondément, sincèrement, mais avec distance. Il avait peu d’amis, il ne les voyait pas souvent, mais les gens qu’il aimait, il les choyait comme de vieux souvenirs. Et il se souciait d’eux. »

Le style. L’écriture de Fiona Mozlay, même lorsque la tension est dramatique, sait se faire délicate. A la manière des impressionnistes, l’auteure signe un roman tout en finesse où les silences et les non-dits ont toute leur place. On remarquera donc une attention pour le lecteur qui n’est pas « téléguidé » : à lui de trouver ses propres réponses, à lui d’imaginer, en marge, un développement au récit.

L’habileté. L’auteure évite l’écueil d’un roman manichéen opposant les riches et méchants propriétaires aux gentils locataires honnêtes. Le récit est bien plus complexe et l’intrigue bien plus difficile à dénouer.

Un récit universel. Située au 20ème siècle en Angleterre, cette histoire pourrait très bien avoir lieu à une autre époque, à un autre endroit. La portée universelle de ce conte est évidente : Fiona Mozley nous raconte une histoire de combat, d’espoir et de fraternité.

Un premier roman abouti.

Marisa, 6 janvier 2020