photo de la rencontre au théâtre Chateaubriand de Saint-Malo : la réalisatrice Eliza Levy et l'anthropologue Philippe Descola.

Descola, le naturalisme et la mouette voleuse de kouignamann

De retour du festival Étonnants voyageurs auquel j’ai eu la joie de me rendre en compagnie des Liseuses de Bordeaux, les images bouillonnantes remontent à la surface (ce fut intense !), accompagnées des odeurs de mer et de crêpes saucisses mêlées, le souvenir de lectures bien vivantes par les auteurs présents (Lola Lafon, Paul Lynch…), les sons épars de paroles entendues ici ou là, qu’il s’agisse de commentaires émerveillés à la suite d’une rencontre passionnante ou de l’agacement, pour ne pas dire la colère de certains festivaliers s’étant vus refuser l’entrée à un événement tant convoité, malgré de longues files d’attente…

Parmi les temps forts de ce festival auxquels j’ai eu la chance de participer, il y a eu, le dimanche matin, la projection du documentaire Composer les mondes d’Eliza Lévy, dont la caméra suit les tribulations d’étranges animaux nocturnes, et, sans transition, Philippe Descola et Anne-Christine Taylor, sa femme, ethnologues tous les deux, à la rencontre d’habitants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

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Têtes hautes, de Cathy Ytak

J’avoue : si on me met un livre de Cathy Ytak entre les mains, j’y vais sans réfléchir. L’avantage de la connaître un peu et de beaucoup l’apprécier. Et si en plus ça parle de lutte féministe à une époque (nous sommes en 1924) où les femmes n’avaient pas leur mot à dire : alors j’y vais franco !

Têtes hautes pour parler de jeunes filles vivant en Bretagne, et qui « dès qu’elles sont en âge de porter une coiffe » vont travailler sans compter leurs heures dans une conserverie. C’est le cas de deux sœurs : Yarik et Angèle. Têtes hautes pour parler également d’Irina et de ses filles, Carol et Suzanne. Elles sont bourgeoises, vivent à Paris, n’ont pas de souci pour manger ou s’habiller, mais elles ont aussi, à leur manière, un grand besoin d’indépendance. Que ce soit par la volonté de travailler comme un homme, la façon de s’habiller ou le refus d’épouser un bon parti, elles veulent être libres de leurs choix. Alors qu’Angèle doit partir travailler à Paris au service d’Irina comme domestique, Yarig s’engage avec les autres penn sardin dans une grève pour qu’elles cessent d’être exploitées.

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La nuit des anges, d’Anna Tommasi

Une jeune femme revient avec son fils en Bretagne où elle a vécu avec ses parents lorsqu’elle était jeune. 

Anna Tommasi, qui signe là son premier roman, installe minutieusement tous les personnages qui encadrent Alice. Le plus important est Lucas, son fils autiste. Puis, toutes les personnes qu’elle retrouve en venant à Perros-Guirec. Depuis dix ans, l’attention à apporter à Lucas a éloigné Alice de ses parents, de ses amis d’enfance et a mis fin à son mariage. Revenir en Bretagne c’est aussi penser à Victoire, cette amie qui a disparu lorsqu’elle avait 9 ans. Or une petite fille disparaît dans des circonstances similaires lors de ses vacances. Alice va aider Teddy, le frère de Victoire, toujours en quête de retrouver sa sœur, à chercher des indices permettant de retrouver l’enfant vivante. Mais chacun semble avoir quelque chose à cacher. L’auteur de La nuit des anges égrène ses personnages comme pour noyer le poisson et nous fait hésiter constamment sur la personne à accuser.
Il y a un rythme oppressant dans ce thriller. C’est à la fois lent, car à chaque nouvelle personne qui nous écarte du dénouement, on est suspicieux, et en même temps, on dévore les pages pour enfin savoir où est cette petite fille, si elle est vivante et si cette histoire a un lien avec la disparition de Victoire.

J’ai aimé lire un thriller qui se déroule dans une région que je connais bien. Cela augmente le réalisme et l’inquiétude telle qu’on peut l’avoir en lisant des faits divers macabres dans les journaux. Je vous invite à mettre ce roman policier dans votre valise pour l’été.

Babeth, le 9 mai 2022

La nuit des anges, Anna Tommasi, 2022, Editions Préludes

Les solidarités mystérieuses

A travers l’histoire de Claire, Pascal Quignard écrit un récit polyphonique sur l’amour et la solitude.

Tandis que dans Villa Amalia (2006) Juliette quittait tout pour recommencer une nouvelle vie, l’héroïne de ce récit, Claire, retourne à ses origines, dans ce lieu où elle a passé son enfance. Elle renoue avec son passé, son premier amour Simon et son frère, Paul.

Pour la première fois, Pascal Quignard décrit les relations liant un frère à sa sœur. Ce qui l’intéresse, ce sont les liens unissant ces deux êtres, liens anciens qui remontent à la plus tendre enfance. Solidarité mystérieuse est ce lien de fratrie unissant Paul et Claire, solidarité mystérieuse aussi, mais différente, qui lie Claire à son premier amour, Simon.

En choisissant de revenir sur les lieux de son enfance, Claire est comme happée par ces paysages, ces chemins qu’elle a arpentés enfant. Petit à petit, au fil du récit, elle se fond dans la lande, les rochers, la mer. Elle fait corps avec les éléments.

Encore une fois, le style de Pascal Quignard sublime ce récit magnifique. Dans la dernière partie du livre, l’auteur choisit de donner la parole à différents personnages, « voix sur la lande », voix murmurant l’histoire de Claire, la femme élément.

Marisa