Un dieu un animal

jerome-ferrari-un-dieu-un-animal-liseuses-de-bordeauxPrix Goncourt pour Le serment sur la chute de Rome (2012), Jérôme Ferrari a écrit cinq romans. Un dieu un animal est sont troisième, couronné du Prix Landerneau (2009).

Un jeune homme a pris la décision de quitter son village natal pour aller, revêtu du treillis des mercenaires, à la rencontre du désert qu’investissent tant d’armées après le 11 septembre 2001. De retour du Chekpoint où la mort n’a pas voulu de lui, ce survivant dévasté est condamné à affronter parmi les siens une nouvelle forme d’exil. Il se met alors en tête de retrouver la fille de ses rêves d’adolescent, mais cette dernière semble avoir disparu sous les traits d’une jeune femme désormais vouée corps et âme à son entreprise….
Jérôme Ferrari nous raconte deux destins. D’abord celui d’un homme de retour de guerre, perdu dans son village. Son meilleur ami a été tué. Il est seul, étranger parmi les siens. Il ne sait plus aimer ses parents, sa maison, son entourage….. Il va essayer de retrouver cette sensation d’amour en cherchant Magali.  Mais celle-ci n’a pour horizon que son entreprise. Elle ne connait rien d’autre et n’en a pas envie. Ses seuls amis sont ses collègues.

Dans une écriture sans temps mort, dans un flux d’idées, c’est la violence de notre monde que Jérôme Ferrari nous raconte. Un monde où l’individu ne fait plus que subir sa vie,  sans se révolter.

Une riche lecture….

Edith 17/09/2014

La Maison où je suis mort autrefois

la-maison-ou-je-suis-mort-autrefois-keigo-higashino-liseuses-de-bordeauxUn petit bijou japonais de Keigo Higashino dans la collection Babel Noir.
Un homme croise un amour d’adolescence lors d’une réunion d’anciens élèves. Alors qu’ils n’ont échangé qu’un regard gêné lors de la soirée, la jeune femme l’appelle le lendemain pour lui demander de l’accompagner dans une quête très personnelle. Elle part à la recherche d’une maison dont elle possède une clé léguée par son père. Elle ignore où se trouve cette maison mais sent confusément que la trouver l’aidera à comprendre pourquoi elle ne possède aucun souvenir de sa petite enfance. Enfant adopté, le narrateur hésite à plonger avec son amie dans la boîte à secret de sa mémoire.

Une histoire racontée d’une plume acérée, précise, sans envolées. Une occasion d’entrevoir le Japon d’aujourd’hui, ses conventions, ses habitudes, ses références. Un dispositif narratif réduit à sa plus simple expression : deux amis, deux jours, une maison, un secret. Pour le lecteur, un grand plaisir… à savourer en quelques heures, au rythme où se déroule la quête des personnages.

Isabelle

Kinderzimmer de Valentine Goby

Hélène et Marie-France nous donnent leur avis sur le dernier livre de Valentine Goby

kinderzimmer-valentine-goby-liseuses-de-bordeauxHELENE
Comment accueillir la vie dans un camp de la mort ?
La question est au centre du nouveau roman de Valentine Goby Kinderzimmer – qu’on pourrait traduire de l’allemand par  la chambre des enfants – à travers l’histoire de Mila qui découvre sa grossesse à son arrivée au camp de Ravensbrück.
Il y eut donc des naissances au camp de Ravensbrück et c’est à un magnifique travail de reconstruction que se livre l’auteure, écrivant son récit au présent, au plus près de la réalité du camp, au rythme des derniers mois de la grossesse de Mila.
Quand les femmes usent leurs dernières forces à résister aux poux, au choléra, aux coups, au travail forcé, aux intempéries, à la faim, comment imaginer qu’un nourrisson survive ?
C’est pourtant à ce défi qu’une poignée de femmes vont s’atteler donnant le récit de la vie qui gagne.
Valentine Goby parvient à dire l’indicible avec retenue, avec – chevillée aux mots – la conviction que la tendresse humaine peut être plus forte que l’horreur.

MARIE-FRANCE
Force des mots, force du rythme, sobriété narrative. Dans le roman de Valentine Goby, le lecteur se retrouve au cœur de l’horreur du camp de concentration pour femmes de Ravensbrück. Les nazis voulaient éradiquer chez leurs prisonniers toute trace d’humanité, les réduire à l’état de bêtes puantes et rampantes, totalement livrés à l’arbitraire de la violence.

Cela rend d’autant plus incongrue l’existence de cette Kinderzimmer – chambre d’enfants – créée à la fin de la guerre, où étaient entreposés des nourrissons à tête de vieillards dont l’espérance de vie ne pouvait guère dépasser plus de deux ou trois mois… Mais cette chambre monstrueuse représente aussi une minuscule pépite d’amour et de douceur qui luit faiblement dans la crasse et les immondices, lueur en constant vacillement, à la limite de l’extinction.

La solidarité qui s’instaure entre des détenues pour préserver cette lueur coûte que coûte montre, comme le remarque Mila, l’héroïne, que les Allemands n’ont  pas gagné en dépit des millions de morts dans des circonstances atroces. « Serrer Sacha-James , dire des mots d’amour …, voir l’éclat du soleil dans les congères. (…) Les Allemands n’auront pas gagné. »

Ces enfants suppliciés donnent une douloureuse raison de vivre à des captives qui, malgré la bestialité ambiante, sont encore et toujours des mères. En face d’elles, que penser du comportement de certaines gardiennes nazies, capables d’attendrissement devant les nouveau-nés et dans la minute qui suit du plus cruel des cynismes. Là, on ne comprend plus ce qui est à l’œuvre.

Comment Valentine Goby, née en 1974, a-t-elle pu trouver tant de justesse dans la description d’un univers qu’elle n’a pas connu personnellement ? C’est tout à l’honneur de sa sensibilité et de son talent littéraire.

MARIE-FRANCE, APRES UNE RENCONTRE AVEC VALENTINE GOBY, ESCALE DU LIVRE, AVRIL 2014

A la lecture de Kinderzimmer de Valentine Goby, je me suis souvent demandée comment cette jeune romancière, appartenant à une génération, la deuxième, qui n’a pas connu la guerre et le nazisme, avait eu l’idée de s’attaquer à  un thème si particulier, l’existence d’une pouponnière à Ravensbrück, presque une anomalie, en tout cas quelque chose de très délicat à appréhender dans une fiction et qu’elle avait pourtant traité avec une justesse et une maîtrise bouleversantes.

Aussi est-ce avec beaucoup d’attention et de curiosité que j’ai écouté Valentine Goby s’exprimer, lors d’une rencontre avec le public dans le cadre de l’Escale du Livre, sur la genèse de son roman.

Ce projet littéraire a été nourri pendant deux ans et demi par des rencontres, des recherches, mais aussi par des questionnements personnels et des doutes qui une fois dépassés ont abouti à la rédaction du roman, en neuf mois.

De manière très pédagogique, l’auteur nous a exposé les circonstances qui l’ont amenée à s’intéresser à ce thème, ignoré de la plupart des lecteurs, celui de l’existence d ‘une nursery au camp de concentration pour femmes de Ravensbrück. Elle a ensuite expliqué pourquoi il a été important pour elle de s’emparer de ce sujet. Pour finir, elle nous a livré ses réflexions sur la légitimité, mais aussi la manière d’ancrer un tel sujet dans une fiction littéraire.

C’est par une personne née à Ravensbrück que la romancière a rencontrée de manière fortuite, qu’elle a appris l’existence d’une pouponnière au camp. Intriguée, elle a commencé à se documenter mais ses recherches furent rendues difficiles par le manque d’archives, la plupart ayant été brûlées avant l’arrivée des Alliés. Seule Germaine Tillon, elle-même détenue à Ravensbrück, a porté sur les conditions de détention un regard d’ethnologue et a fourni dans son œuvre des informations très précises sur le camp. Valentine Goby est alors revenue vers la personne née à Ravensbrück, elle a fait la connaissance de deux autres ex-bébés nés en détention ainsi que d’une femme ayant accouché dans le camp. Et surtout, elle a rencontré Marie-José Chombart de Lauwe, une résistante et puéricultrice, déportée à Ravensbrück et affectée à la chambre des nourrissons.

Valentine Goby dit avoir éprouvé impérieusement le désir de raconter cette histoire quasiment ignorée de tous. Il fallait en garder la mémoire, maintenant que les témoins de cette époque ont presque tous disparu. Elle l’a ressenti comme une nécessité personnelle, comme un héritage qui dépasse son existence propre et qu’elle se devait de transmettre car cette histoire parle d’esprit de résistance, de l’héroïsme des gens ordinaires.

Mais les témoignages recueillis ne font pas un roman.

Beaucoup de rescapés, dit-elle, pensent que la fiction peut jeter des ponts, créer un lieu, une langue où tout le monde se retrouve. Mais la plupart des romans sur les camps de concentration ont été écrits par des gens qui les avaient connus. Ceci influe sur leur manière de raconter l’histoire qu’ils savent achevée avant même de la commencer.  Valentine Goby tient à parler de cette époque depuis ici et maintenant. Il n’est pas question pour elle d’ajouter sa voix à ceux des témoins, à celle d’un Robert Anthelme ou d’un Primo Levi. Elle questionne le témoignage lui-même, se demandant comment on peut combler le fossé qui sépare ceux qui ont vécu les camps et ceux qui ne les ont pas vécus. Elle a cherché une autre approche de la fiction sur les camps qui puisse la définir comme quelqu’un qui n’a pas traversé cette histoire et qui s’adresse à des gens qui en ignorent tout.

Et elle a eu l’idée du Prologue qui expose cette problématique sur laquelle elle butait. Une phrase du Prologue exprime bien le lieu où témoin et interlocuteur peuvent se retrouver et mieux se comprendre : « L’ignorance, ce serait l’endroit où se tenir ensemble , la fille et elle; le lieu commun à soixante ans de distance. » Elle, c’est Simone Langlois, une ancienne détenue de Ravensbrück qui témoigne régulièrement de son histoire devant des lycéens. La fille, c’est une lycéenne que la logique narrative de l’ancienne détenue rend perplexe : comment Simone Langlois savait-elle que le convoi allait à Ravensbrück ?

Pour Valentine Goby il était clair, à ce stade de son questionnement, qu’il fallait prendre le témoignage et en faire une expérience vécue par quelqu’un qui ignore ce que sera demain. Donc revenir au présent sans projection possible, revenir au pas à pas de l’existence de Mila, existence avant tout marquée par son questionnement face à la grossesse et à l’accouchement d’abord et par la découverte de la maternité ensuite. C’est ce qui guide la narration, la vie du camp n’étant surtout appréhendée que par rapport à cette problématique.

C’est en cela que Mila, avant même d’être ressentie comme une victime et puis comme une héroïne, apparaît comme une femme avec laquelle nous avons maintes choses en commun et qui pourtant a vécu un épisode que nous avons peine à imaginer.

Il y a une chose que la barbarie ne peut pas complètement détruire : quelque chose qui s’approche de l’ordinaire reste possible dans l’horreur. Et c’est cette approche toute personnelle qui rend le roman de Valentine Goby si poignant.

 

Photo de groupe au bord du fleuve

photo-de-groupe-autour-du-fleuve-emmanuel-dongala-liseuses-de-bordeauxPhoto de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala montre la découverte de la force du collectif par un groupe de femmes africaines et les violences qui leurs sont faites au quotidien.
Méréana est casseuse de cailloux, comme elle le dit elle-même : elle réduit des blocs de pierre à l’état de gravier à longueur de journée et à la force de ses bras, dans une chaleur étouffante. Lorsqu’elle apprend que les intermédiaires qui achètent ses sacs de graviers ont vu leur prix de revente augmenter grâce à la construction d’un nouvel aéroport, elle décide de demander un juste prix de son labeur. Avec les autres femmes du chantier, elles rassemblent leurs forces, elles s’organisent. Ainsi commence la lutte collective dans un pays où le pouvoir autoritaire est détenu par les hommes.Lire la suite »