Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid, de Eric Vuillard

Connaissez-vous Eric Vuillard ?

Eric Vuillard est un écrivain qui revisite certains moments charnières de l’Histoire : il a écrit en 2017 L’ordre du jour qui reprend l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne nazie et qui lui a valu le Goncourt, il traite de la colonisation du Congo pour le compte personnel du roi des Belges dans Congo, la révolution française dans 14 Juillet, le massacre des Amérindiens dans Tristesse de la terre… Tout cela ramassé dans de petits volumes, publiés chez Actes Sud.

Il n’est ni un historien, ni un romancier, tout en étant les deux en même temps… il déconstruit le récit historique traditionnel, un récit toujours fait et imposé par ceux qui sont restés en place, et recrée une réalité nouvelle, distincte du fait historique, par le biais de la littérature.

Dans Les Orphelins, il se tourne vers Billy the Kid, jeune hors-la-loi mort à 21 ans, dont le personnage est devenu légendaire dans la mythologie du Far West, au temps de la colonisation de l’ouest dans la deuxième moitié du 19e siècle. Cette période a été largement exploitée aux Etats-Unis par le cinéma. Comme dit l’auteur, l’Ouest est devenu une franchise lucrative au 20e siècle qui représente les Etats Unis avec « panache».
Le sous-titre est Une histoire de Billy the Kid, c’est-à-dire une histoire possible de Billy dont, en fait, on ne connaît presque rien. L’ironie de la situation vient du fait que ce que l’on connaît de lui a été rédigé par l’homme qui l’assassina. Né à New York, très tôt orphelin, il se retrouve dans le flot des colons qui progresse vers l’ouest et connaît solitude et pauvreté. Vuillard ne veut retenir de lui que sa condition d’orphelin, vite livré à lui-même, un pur produit de la violence qui sévissait à cette époque, une silhouette isolée et fragile.

Voici le début du livre qui montre comment l’auteur s’échappe du mythe et tente de recréer une autre réalité :
« Si l’on veut essayer de comprendre Billy, si l’on veut apprendre à parler couramment le Kid, la langue que fut Billy the Kid, si l’on veut parler sa vie comme une langue maternelle, alors dans un premier temps, il faut peut-être se résoudre à ne lire aucun livre. Il faut seulement se tenir dans le petit vent frais, là où on est seul et pauvre et comme très loin de soi. C’est là que se tient Billy, le petit sauvage. C’est là qu’il écrit ses thèses de sang et griffonne dans le sable ses petits Mémoires de sagouin, c’est là qu’il torche sa vie et la nôtre à coups de carabine, sale Billy ! Il connaît toute l’histoire du monde, et il ne sait rien. C’est ça, être orphelin, tout savoir, et pourtant ne rien dire, et se tenir seul et froid dans son pauvre rayon de soleil.« 

Alors, à travers l’évocation de Billy et d’autres jeunes loubards du Far West, Vuillard va explorer l’histoire des USA qu’il a déjà entamée avec le mythe de Buffalo Bill et les massacres d’indiens dans Tristesse de la Terre. Il continue avec le récit des derniers temps de la progression vers l’ouest qui se poursuit dans un total climat de violence et d’anarchie et la formation d’une nation dont il dit que c’est une « colonie établie à la va-vite. On bâtissait un empire en accéléré. »
Nos truands n’y gagnèrent pas grand-chose, ni richesse, ni pouvoir, juste le sentiment éphémère de la liberté. Mais une liberté vaine, sans objectif.
De fait, ils furent vite récupérés et instrumentalisés par bien plus forts qu’eux, par le pouvoir central en train de se construire :
« Dans sa phase terminale, la colonisation du continent, de loin en loin encadrée par l’armée, a été abandonnée à des petits délinquants. »
Quant aux grands propriétaires de l’ouest du Nouveau Mexique, ils les recrutèrent, eux et leurs bandes, pour veiller sur leurs intérêts, défendre leurs trafics commerciaux illicites et assurer leurs monopoles. « Telle fut la genèse de ce qu’on appelle encore aujourd’hui l’économie de marché. » Et plus loin: « Pendant que le capital pendait sa crémaillère, la bande scélérats put s’en donner à cœur joie. »
Vuillard compare ces deux acteurs de la conquête de l’ouest, truands et grands propriétaires terriens, et constate : « Le desperado et le self-made-man ne sont jamais que deux faces d’une même pièce.« 
Les deux ont utilisé la violence, cherché à acquérir des richesses mais les uns sont arrivés trop tard et sont restés pauvres, ils n’y ont rien gagné, sinon une mort violente.
Bientôt, les élections fédérales imposent leurs structures et permettent à ceux qui ont amassé des biens, à ceux qui sont bien en place d’asseoir encore plus leur pouvoir : «Les élections blanchissent tout. »
Les temps changent, le quotidien se normalise, les truands sont morts ou arrêtés, certains sont reconvertis dans les forces de l’ordre et deviennent shérifs. L’économie de marché s’organise.
La nation construite de fraîche date a besoin d’un récit national et c’est là que vont se constituer les mythes de la conquête de l’ouest :

« Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence.( .. ) Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, L’individualisme naissant avec son chatoiement de contradictions romanesques. »

Oubliés les spoliations de territoire, les affrontements économiques meurtriers entre clans, mais pourquoi ne pas y déceler les qualités qu’on veut reconnaître aux citoyens de la jeune nation, acteurs d’un capitalisme triomphant.

Le livre est court, mais dense. Le style teinté d’une ironie percutante. L’auteur perce à jour avec une lucidité railleuse le récit traditionnel en en démontant les mystifications, les faux semblants et les zones d’ombre. Il explore une matière documentaire abondante, interroge des sources, passe au crible leur pertinence et nourrit son récit d’un discours corrosif contre ceux qui, en accumulant par la force richesses et pouvoir, ont mis de côté la démocratie. Cette étude du mythe et du contexte de son apparition fut d’ailleurs pour lui un travail au long cours qui a duré sept ans.
Il ne prétend pas reconstituer le passé, conscient du fait que la pure exactitude est impossible, que ce n’est pas ce qui peut nourrir entièrement la recherche sur Billy et son environnement, mais bien le possible, l’éventuel. En décalant légèrement la perspective, il dévoile un nouveau possible. Pour en rendre compte, il propose par le biais d’une interpénétration du collectif et de l’intime des possibilités narratives différentes, fait alterner des faits précis dans un langage parfois très cru et des digressions lyriques qui livrent un peu de la dimension humaine du jeune hors-la-loi.
La politique est paradoxalement du côté de la fiction. Elle a fait surgir un personnage tout d’un bloc conditionné par des récits à sens unique.
La littérature, elle, va servir à combler les trous de l’histoire en créant sinon la réalité, du moins une vérité.
La littérature comme dévoilement.

Marie-France, mars 2026

Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid, Eric Vuillard, Actes Sud, 2026