Il y a des souvenirs de radio mémorables au nombre desquels il y eût pour moi le « coming out » de Nicolas Demorand sur la Matinale de France Inter annonçant un matin de mars 2025 « Je suis un malade mental« , et il y eût aussi l’une des réponses d’Emmanuel Carrère aux questions de Laure Adler dans L’heure bleue quelques années avant, en 2020.
Pour le premier (lire notre article sur Intérieur nuit), les auditeurs attendant de se voir prodiguer ses toujours si bons conseils sur une série ou un polar américain, se virent propulsés dans sa vie avec la bipolarité, une maladie qui comme les autres maladies psychiatriques fait encore peur quand elle ne fait pas honte. Et tout de suite, cette annonce représenta comme un énorme étendard à l’ombre duquel toutes les personnes également concernées pouvaient enfin marcher tête haute et avancer protégées.
Avec Emmanuel Carrère et Yoga, l’effet de surprise est un peu de même nature. S’attendant à partir avec lui pour un séjour de méditation, le lecteur se retrouve plongé dans les méandres de la résurgence de sa bipolarité qui le ramène entre les murs de l’hôpital Saint-Anne à Paris. Yoga est en somme le récit d’une retraite qui se conclut en hospitalisation et c’est cette tranche de vie, parfaitement autobiographique, qu’il y narre. L’une des questions que lui posa Laure Adler dans L’heure bleue consistait à savoir ce dont il pouvait témoigner auprès de ceux qui étaient frappés comme lui par des épisodes de dépression intense, quel enseignement il pouvait en tirer si toutefois quelque chose de cet ordre pouvait faire sens. Carrère y répondît positivement indiquant qu’avec le temps, il parvenait quand il retraversait ce type d’épisodes ou qu’il était au bord de le faire, à se dire que la dépression est toujours vécue comme un absolu mais qu’elle ne l’est pas. Ce qu’il parvenait à faire à présent, un tout petit peu, à peine mais quand même, c’était à arrêter de prendre la dépression pour une vérité absolue et révélée qui sont toujours les atours dont elle se pare. Quand on touche le fond, on pense avoir touché le fond et atteint une vérité radicale, les deux, de manière indissociable. Lui, disait réussir dans ces moments-là – avec l’aide des traitements bien sûr – à ne plus complètement assimiler les deux et à savoir laisser une once de crédibilité au fait que, peut-être, une perception différente des choses restait possible. J’avais trouvé ce message d’une justesse et d’une puissance infinies.
Avant une actualité littéraire récente qui fait enfin une place cohérente et logique aux questions de santé mentale (Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon, Et c’est moi qu’on enferme de Philippa Motte…), Carrère effectuait déjà avec Yoga un pas immense, d’une impudeur éthique ou d’une éthique impudique, tant le dévoilement de ce que l’on est et de ce que l’on vit peut être un baume pour les autres. Je ne suis pas persuadée du tout qu’il l’ait fait dans cette intention mais l’effet produit fût néanmoins aussi celui-là, grâce à sa mise à nu qui nous révèle tout de la façon dont peu à peu il perdit complètement pied sans s’en rendre compte et sans signal d’alerte préalable. Yoga est le récit de ce paradoxe, l’atteinte d’un point d’acmé de sa maladie alors même que la pratique de plus en plus intensive du yoga semblait au contraire un signe de stabilité intérieure. Yoga est le récit de sa vie livrée telle quelle, comme expérience à partir de laquelle il cherche et donne à voir en toute transparence différents tableaux de ce qu’est l’existence. C’est un récit passionnant, très singulier et parfaitement universel, c’est le récit du surgissement d’un point de bascule.
France, mai 2026
Yoga, Emmanuel Carrère, Editions P.O.L., 2020 et Folio, 2022