Rencontre en petit comité avec Gaelle Nohant au salon Lire en Poche

Cette année, j’ai eu le grand plaisir de pouvoir modérer le petit déjeuner littéraire entre Gaelle Nohant et les dix participants de cette rencontre. Le thème du salon était « Exils ».

Ce thème est souvent abordé dans ces romans. Notamment dans La femme révélée où son personnage principal doit quitter son pays, ses racines, et son fils pour sauver sa vie. Son dernier livre, Le bureau d’éclaircissement des destins, s’y consacre savamment. Irène, enquêtrice française à l’ITS de Bad Arolsen en Allemagne, se voit confier pour mission de restituer les objets retrouvés sur les camps de concentration aux descendants des victimes. Une mission fastidieuse qu’elle accomplira avec beaucoup d’humanité et qui la conduira sur les traces de ces hommes et femmes disparus tragiquement. Un roman qui est vrai historiquement, Gaelle Nohant ayant lu plus de deux cents ouvrages afin qu’il n’y ait aucune marge d’imprécisions. Un engagement envers son lectorat mais surtout envers les descendants des victimes.

Gaelle Nohant a pu nous raconter les coulisses de ce livre qu’elle a commencé à écrire en 2020. A l’époque, Gaelle Nohant prévoit un voyage sur place pour s’imprégner de l’atmosphère, élargir ses recherches afin de construire son roman. Le confinement va bloquer ce projet et c’est à distance mais en lien très régulier avec l’institut, et notamment, une enquêtrice, que l’histoire va se déplier.  Gaelle Nohant, vers la fin de sa rédaction et avec la levée des mesures sanitaires, pourra faire ce grand voyage. Elle nous raconte son arrivée de nuit dans cette ville sombre et cernée de forêts, la place du château de la ville et sa stature imposante. Ce château qui a servi à loger les Waffen SS durant la guerre. Elle nous raconte sa rencontre avec l’enquêtrice qui ressemble beaucoup à Irene, son personnage principal.

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Hervé Le Tellier à Lire en poche : une conférence à haut potentiel philosophique

Ce dimanche matin, Hervé Le Tellier dont le dernier livre « Le nom sur le mur » est paru cette année aux éditions Gallimard, s’est livré à un captivant entretien modéré par Sylvie Hazebroucq, en voici quelques bribes.

« Le nom sur le mur », quel point de départ ?

C’est l’histoire de l’acquisition d’une maison pour travailler, seul et à plusieurs, pour passer des vacances aussi. Et, durant le confinement, une découverte… un nom sur le mur de sa propriété, un nom dont il ne saura jamais qui l’a écrit, le nom d’André CHAIX. Peu après il retrouve le même nom sur le Monument aux morts de son village : André Chaix, 1924-1944, ainsi commencent ses recherches sur la vie de cet homme. Mort à 20 ans en 1944, c’était forcément un maquisard, quelques indices plus tard, une boîte avec quelques effets personnels, des photos, et il découvre sa vie.

Ses découvertes font profondément écho à un questionnement ancien chez lui, celui de savoir ce que ses parents, ses grands-parents ont fait à cette époque, celui de savoir ce qu’il aurait fait lui et une évidence « je ne sais pas ce que j’aurais fait ».

A partir de cette question à la réponse impossible, il s’interroge sur « le potentiel en chacun de nous que seuls les évènements peuvent révéler ». Il cite ainsi Günter Grass dont on peine à penser qu’il fût embrigadé dans les Waffen SS à l’âge de 15 ans, Günter Grass qui témoigne du fait qu’à cette époque les Waffen SS n’incarnaient pas le Mal pour le jeune allemand qu’il était mais l’élite… et H. Le Tellier de conclure en disant que « l’on n’est jamais à l’abri d’une bifurcation néfaste, jamais ».

Et parce que ce qui nous fait bifurquer dépend aussi beaucoup de « notre capacité à résister à l’autorité », son livre l’a amené à approfondir l’expérience de Milgram et d’autres expériences de même nature qui montrent la tendance au mimétisme de l’être humain, quitte à faire souffrir un autre être humain ou à reproduire un acte dénué de sens. Pour aborder le mal, Hervé Le Tellier montre à partir de ces expériences notre besoin de conformité sociale, de contribution à la reproduction de ce qui est perçu comme une norme, aussi absurde ou injuste soit-elle, notre disposition native à vouloir appartenir à quelque chose de plus grand que l’individu : le groupe. Cette disposition dit selon Hervé Le Tellier « le désir de l’homme d’être en harmonie avec le monde, même si le monde est fou ».

Contre cette folie, quels remparts ?

Pour Hervé Le Tellier, il y en a trois, le troisième étant le plus important, les deux premiers étant nécessaires mais pas suffisants : la culture, le savoir, la fidélité.

C’est ainsi qu’Hervé Le Tellier nous explique que la culture et le savoir seuls ne sont rien sans la conviction « qu’un autre être humain ne peut jamais être considéré comme inférieur ». Cette conviction, cet impératif, c’est l’idée de fraternité qui pour Hervé Le Tellier surpasse et englobe les impératifs de liberté et d’égalité. La fidélité, c’est la fidélité à cet idéal. Cette fidélité c’est par exemple celle de la fille de la fiancée d’André Chaix qui, née d’un autre homme et d’une mère qui a su refaire sa vie, garde pourtant précieusement le souvenir de cet homme qui n’est rien pour elle dans une enveloppe dont elle partagera le contenu des décennies plus tard avec Hervé Le Tellier…

« Le nom sur le mur » en un mot ?

Le nom sur le mur est l’histoire d’une rencontre fortuite, la rencontre avec un nom sur un mur, une pure contingence donc qui permet pourtant à Hervé Le Tellier d’exprimer ses convictions les plus profondes et d’aborder un sujet autour duquel il dit avoir tourné depuis toujours. Cette découverte lui permet de l’aborder cette fois « un peu plus frontalement ».

Quel lien avec son précédent livre, « L’anomalie » Goncourt 2020 ?

« Je voulais profiter de la visibilité du Goncourt pour parler d’un jeune résistant de mon village, pour dire le caractère vital de son combat ». 

La contingence est pour Hervé Le Tellier au cœur de nos existences et de son roman. Ainsi, pour lui, « on dessine une cible là où est tombée la flèche ». C’est la contingence qui est profondément déterminante à ses yeux. La contingence d’un nom sur un mur qui pourtant l’a poussé au plus près de là où il voulait aller et de ce sur quoi il voulait écrire.

France, octobre 2024

Le nom sur le mur, Hervé Le Tellier, Gallimard, avril 2024

Deux innocents d’Alice Ferney

Ma dernière lecture n’a pas rejoint l’actualité littéraire de la rentrée mais a plutôt fait un petit pas en arrière pour retrouver le roman d’Alice Ferney « Deux innocents » paru en mars 2023, comme toujours chez Actes Sud.

Dire qu’Alice Ferney est une auteure aimée ne suffirait pas à exprimer le plaisir renouvelé que j’éprouve à la retrouver dans l’écriture. Cette fois encore ne fait pas exception.

De quoi s’agit-il ? D’une femme, la quarantaine modeste, épouse et mère d’un garçon de dix ans, professeur de français dans un établissement associatif, « l‘Embellie », qui accueille des jeunes handicapés mentaux et cognitifs. Cette femme nommée Claire Bodin donne toute son énergie, ses compétences, son amour empathique à sa classe d’élèves mais d’une façon qui fait problème du moins aux yeux de la directrice et de parents blessés dont « La difficulté les écorche et les rend imprévisibles. Je ne les accuse de rien, mais s’ils sont fous de douleur –et je crois qu’ils le sont-, ils deviennent capables de n’importe quoi. Et qui en fera les frais ? Toi. » la préviendra son frère.

Claire n’entend pas la menace, on aurait presque envie de la secouer, cette innocente, et de crier « Au feu ! ». Elle ne la comprend même pas puisque qu’elle sait qu’elle donne tout de tout son cœur, sans la moindre arrière-pensée, assurée d’apporter à ces adolescents le respect et l’amour qu’ils méritent, de permettre par ses méthodes d’enseignement les progrès dont ils sont capables, de susciter leur créativité et leur curiosité enfin de leur redonner de la valeur.  Claire saisit bien pourtant son époque, cette ère du doute, « Le climat général la perturbe (…) Claire se sent navrée par cette civilisation de la suspicion. Comment vivre dans cette ambiance ? Comment exercer un ministère ? » mais « elle surestime le pouvoir de son innocence » et ne voit pas que sa manière d’être peut être interprétée, que les mots sont plastiques et particulièrement le verbe aimer. « Je t’aime beaucoup, je t’aime, tu es important pour moi » trouvé dans un SMS est la preuve de sa corruption et rien n’y résistera. D’ailleurs lors de son procès, c’est un procès des mots qui se tiendra : 

« Depuis le commencement de l’affaire, ses propres mots ne conviennent à personne. On les lui a retirés de la bouche. On a tari sa volubilité habituelle, loyale et chaleureuse »

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Je sais d’où je viens

Je me souviens de Falloujah de Feurat Alani

Comment ne pas être bouleversé par le roman « Je me souviens de Falloujah ». Un récit où se mêle imaginaire et réalité.

La réalité, c’est que Feurat Alani a perdu son père en 2019 qui était irakien. L’auteur né en France, a grandi avec cet homme qui parlait peu de son exil et de son pays d’origine. Devenu journaliste, Feurat décide d’être correspondant en Irak. Avec « Je me souviens de Falloujah », l’auteur rend hommage à son père en parlant d’un homme ayant fui l’Irak mais en imaginant qu’il souffre d’amnésie.

Le roman :

Alors que Rami ne reconnaît pas son enfant et qu’une distance a toujours existé entre eux, son fils, Euphrate, contre toute attente, noue un lien très fort avec son géniteur. L’Irak sera le dénominateur commun de leurs conversations. S’ouvrent alors des allers retours entre une chambre d’hôpital en France où les deux hommes fouillent dans leurs souvenirs et l’Irak. Ce pays à la fois aimé et détesté, qui a vu naître et grandir Rami avant sa fuite en occident. Son enfance avec une marâtre cruelle mais également son amitié avec Hatem. Tous deux deviendront révolutionnaires, opposants à Saddam Hussein. Le 25 janvier 1972 est la dernière date dont Rami se souvient. La date du départ vers la France après avoir été torturé dans le palais de la fin.

La maltraitance physique était gravée dans la peau. La torture mentale, elle, s’inscrivait dans le temps. Elle ne pouvait s’oublier. Elle les suivrait toute leur vie.

Dans la chambre d’hôpital, Euphrate, comble les trous de mémoire de son père, lui raconte son enfance à lui, la force de l’amitié quand on se sent « étrange » dans son pays de naissance, ses vacances en Irak, où le père refusait d’accompagner sa famille.

Mon père gardait le silence. Mais j’avais compris. L’Irak se désagrégeait autant qu’il détruisait mon père. L’ivresse, la violence, tout était la faute de la guerre qui s’immisçait insidieusement dans notre vie.

Euphrate part dans ce pays, sans savoir ce que son père y a vécu. Il va rencontrer les personnes qui ont été les protagonistes de son destin. Avec fluidité, nous revenons dans cette chambre d’hôpital, où chacun dévoile sa part d’histoire qui permettra de révéler le terrible secret.

L’exil n’efface jamais le passé

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