Le bruit des tuiles de Thomas Giraud

Le bruit des tuiles, de Thomas Giraud

Avec ce post commence l’exploration des cinq romans sélectionnés pour le Prix des lecteurs-Escale du Livre 2020. 

L’histoire : En 1855, Victor Considerant, ingénieur économiste polytechnicien français et disciple de Charles Fourier, a dans l’idée un projet révolutionnaire de vie communautaire inspiré des phalanstères. Il  recrute des colons français et suisses et fait acheter, sans les avoir visitées lui-même, des terres près d’un village isolé au Texas, Dallas, pour y fonder la nouvelle ville de Réunion.
5 années de difficultés multiples, qu’il s’agisse de la cohabitation entre les colons sociétaires, de leurs relations avec Considerant, des rapports avec le voisinage ou des aléas climatiques et naturels, auront finalement raison d’une utopie qui devait révolutionner de manière définitive la manière dont les hommes et les femmes pourraient vivre, travailler, penser et s’aimer. (Résumé éditeur)

L’écriture : Thomas Giraud possède un style élégant composé de phrases amples, belles et pleines. Par le soin apporté à la langue, l’auteur élabore un récit au phrasé musical et poétique, un texte qu’on est tenté de lire à haute voix, pour mieux en percevoir la finesse et les nuances.

Les personnages :
 Du départ de France à l’arrivée au Texas, l’auteur suit le destin de ces futurs colons qui ont tout abandonné pour construire une société idéale : Victor Considerant, d’abord, l’intellectuel aux moustaches tombantes, théoricien à l’origine du projet, Frick le colosse venu de Suisse avec des outils et quelques poignées de sa terre natale, Leroux, l’agriculteur qui tentera jusqu’au dernier jour de rendre cette terre fertile, … et tous les autres.
Dans un même élan, séduits par les belles paroles de Considerant, ces futurs colons ont quitté leurs proches et leurs biens, caressant l’espoir d’une Terre promise.

« Considerant a montré en ouvrant les bras l’étendue du plateau, le plat, le sable, des touffes d’herbes, des arbres nains, des cactus; voit-il le plat, le sable, des touffes d’herbes, des arbres nains et des cactus ou bien un autre monde avec des champs de blé de petites usines harmonieuses des maisons propres et charmantes des cris d’enfants qui jouent et un sentiment entre la franche camaraderie et l’amour entre tous ? C’est assez plat, c’est assez jaune parce que sablonneux. Probablement que si en partant du Havre tout le monde avait pu voir ça, beaucoup auraient renoncé. Mais après les semaines de mer, la traversée rude et épuisante des Etats-Unis, personne ne regardait vraiment ce qu’il y avait, c’était très bien car au moins c’était la fin du voyage, tous ne voyaient que ça. »

Pourquoi on le conseille : Il y a mille et une façons de raconter la même histoire. Thomas Giraud réussit à nous faire vivre ce projet de cité idéale de l’intérieur, aux côtés des personnages, de leurs espérances, leurs certitudes et leurs doutes.
Le bruit des tuiles est le récit d’une chute, lente, inexorable, une chute qui prend son temps, le temps d’avaler ses regrets, de faire taire ses rêves, puisqu’il faut bien survivre et qu’aucun retour n’est possible.
Même s’il connaît l’issue de cette aventure, le lecteur tourne les pages, happé par la narration, spectateur impuissant de ce formidable fiasco.

Marisa, 25 février 2020

L’annonce du lauréat du Prix des lecteurs-Escale du livre se fera le vendredi 13 mars à 18h30 à la bibliothèque de Bègles. L’auteur primé sera présent à l’Escale du Livre (3-5 avril) et recevra le Prix à cette occasion.

Elmet de Fiona Mozley

L’histoire

Daniel vit dans une maison construite dans les bois du Yorkshire, avec son père et sa sœur ainée, sur les terres d’un propriétaire sans scrupules, Mr Price.
En harmonie avec la nature qui les entoure, la famille mène une vie marginale. La mère est partie et le père fait subsister les siens grâce aux combats qu’il gagne, pour de l’argent, à la force de ses poings. Sous la protection de leur père, les enfants grandissent, s’accommodant de ses absences et de ses silences. Un lien profond unit ces trois êtres, fait d’amour, de respect et de confiance.

Tout bascule le jour où Mr Price les menace d’expulsion. En réaction, le père organise un mouvement de résistance, ralliant à sa cause les travailleurs et les locataires de la région, eux aussi opprimés par les propriétaires. Une mécanique dramatique se met alors en mouvement…

Ce qui nous plaît

Le choix narratif. Dans Elmet, l’auteur réussit à faire naître chez le lecteur un sentiment d’empathie pour le père et ses enfants. Le fait de choisir pour narrateur le jeune Daniel y est sans doute pour quelque chose : racontée d’une voix candide et fragile, la violence qui s’installe n’en est que plus intolérable.

Le père. Mi-Captain Fantastic, mi-Robin des Bois, le personnage du père est magnifique.

«  Malgré toute sa brutalité, papa aimait les gens. Il avait pour eux l’affection d’un chasseur pour ses proies. Il les aimait profondément, sincèrement, mais avec distance. Il avait peu d’amis, il ne les voyait pas souvent, mais les gens qu’il aimait, il les choyait comme de vieux souvenirs. Et il se souciait d’eux. »

Le style. L’écriture de Fiona Mozlay, même lorsque la tension est dramatique, sait se faire délicate. A la manière des impressionnistes, l’auteure signe un roman tout en finesse où les silences et les non-dits ont toute leur place. On remarquera donc une attention pour le lecteur qui n’est pas « téléguidé » : à lui de trouver ses propres réponses, à lui d’imaginer, en marge, un développement au récit.

L’habileté. L’auteure évite l’écueil d’un roman manichéen opposant les riches et méchants propriétaires aux gentils locataires honnêtes. Le récit est bien plus complexe et l’intrigue bien plus difficile à dénouer.

Un récit universel. Située au 20ème siècle en Angleterre, cette histoire pourrait très bien avoir lieu à une autre époque, à un autre endroit. La portée universelle de ce conte est évidente : Fiona Mozley nous raconte une histoire de combat, d’espoir et de fraternité.

Un premier roman abouti.

Marisa, 6 janvier 2020

Souvenirs dormants


« Paris, pour moi, est semé de fantômes, aussi nombreux que les stations de métro et tous leurs points lumineux, quand il vous arrivait d’appuyer sur les boutons du tableau de correspondances. »

Où s’en vont les visages et les voix des personnes rencontrées dans le passé, lorsqu’elles sont hapées dans le gouffre de l’oubli ?

Inlassablement, Patrick Modiano continue dans Souvenirs dormants son travail d’introspection mémorielle, évoquant le Paris de sa jeunesse. Cette fois, les figures féminines refont surface, fantômes qui hantaient déjà, pour certains, les romans plus anciens de l’auteur.
Les souvenirs fugaces liés à ces femmes surgissent du néant, au détour d’une rue, exhumés devant la façade d’un immeuble, dans un café, ravivés par la lecture d’une dédicace ou d’une note griffonnée à la hâte à l’encre bleue.

Petites bulles de passé éclatant sous l’effet du hasard, ces morceaux de mémoire constituent un magnifique hommage à Paris, lui redonnant un peu de son âme perdue.

Marisa, 4 novembre 2019

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles

Depuis que Peppa est venue au monde, Sal a toujours veillé sur elle, l’a soignée et même nourrie lorsque leur mère somnolait sur le sofa, abrutie par l’alcool et la drogue. Alors lorsque le compagnon de leur mère menace de s’en prendre aussi à sa petite soeur, Sal commet l’irréparable, mue par un formidable instinct de survie, et s’enfuit avec elle.

C’est au plus profond de la forêt que les deux filles trouvent refuge, unissant leurs forces pour résister et se reconstruire, jour après jour.
Là, au coeur de la vie sauvage, renaît l’espoir d’une vie meilleure et d’une existence préservée, loin des adultes défaillants.

A travers le regard de Sal, l’auteur nous happe dans un récit haletant dont il est difficile de s’extraire, de crainte d’abandonner les filles à leur sort. Au fil des page se tisse un lien profond entre le lecteur et les deux héroïnes : il tremble, espère, s’émeut pour elles et caresse l’espoir qu’elles s’en sortent, coûte que coûte.

Sal et Peppa vont-elles échapper à la violence de ce monde ? Combien de temps parviendront-elles à rester en vie ?

Un roman à découvrir de toute urgence.

Marisa, 21 octobre 2019