C’est après avoir lu La petite bonne de Bérénice Pichat, chaudement recommandé par Pauline il y a quelques semaines de cela, que je me suis intéressée à la toute récente maison d’édition Les Avrils (2020) et qu’en flânant sur leur site Internet, je suis tombée sur Camille va aux anniversaires d’Isabelle Boissard. Ce qui m’a immensément plu déjà en parcourant ce site est que chaque roman publié par cette maison y est présenté avec « l’intention de l’auteur » décrite en quelques lignes. Et l’intention d’Isabelle Boissard m’a donné envie de découvrir ce roman dont je ne résiste pas à vous livrer tout de suite un extrait qui en donne le ton :
« Comme il y a des scènes de la vie conjugale, il y a des scènes de la vie amicale. On ne fait pas de thérapie entre amis et pourtant. En amitié aussi, il y a ceux qui aiment plus, qui donnent plus, ceux qui sont bourreaux, ceux qui sont victimes, il y a ceux qui gagnent, ceux qui perdent, ceux qui admirent, ceux qui sont admirés. Le problème avec l’amitié, c’est le polyamour. »
Dit autrement, Isabelle Boissard prend résolument dans ce roman le point de vue du satiriste qui va nous chercher jusque dans nos derniers retranchements et quel meilleur dernier retranchement que l’amitié ? Si ce rempart cède aussi, autant dire que la nappe est embarquée avec les couverts et qu’il n’y a plus de saint auquel se vouer… Précisément, ce à quoi nous confronte I. Boissard au travers du personnage de Camille, c’est que même en amitié, la compétition, la performance, le narcissisme sont là, tapis dans une ombre plus claire qu’obscure, prêts à nous donner dans ce domaine aussi une bien piètre image de nous-mêmes. Piètre mais tellement juste et drôle. En somme, que ce soit en amour ou en amitié, I. Boissard nous montre que l’autre reste désespérément celui dont
« …. on attend une validation, une réponse à la question « qu’est-ce que je vaux ? »
Ce dimanche matin, Hervé Le Tellier dont le dernier livre « Le nom sur le mur » est paru cette année aux éditions Gallimard, s’est livré à un captivant entretien modéré par Sylvie Hazebroucq, en voici quelques bribes.
« Le nom sur le mur », quel point de départ ?
C’est l’histoire de l’acquisition d’une maison pour travailler, seul et à plusieurs, pour passer des vacances aussi. Et, durant le confinement, une découverte… un nom sur le mur de sa propriété, un nom dont il ne saura jamais qui l’a écrit, le nom d’André CHAIX. Peu après il retrouve le même nom sur le Monument aux morts de son village : André Chaix, 1924-1944, ainsi commencent ses recherches sur la vie de cet homme. Mort à 20 ans en 1944, c’était forcément un maquisard, quelques indices plus tard, une boîte avec quelques effets personnels, des photos, et il découvre sa vie.
Ses découvertes font profondément écho à un questionnement ancien chez lui, celui de savoir ce que ses parents, ses grands-parents ont fait à cette époque, celui de savoir ce qu’il aurait fait lui et une évidence « je ne sais pas ce que j’aurais fait ».
A partir de cette question à la réponse impossible, il s’interroge sur « le potentiel en chacun de nous que seuls les évènements peuvent révéler ». Il cite ainsi Günter Grass dont on peine à penser qu’il fût embrigadé dans les Waffen SS à l’âge de 15 ans, Günter Grass qui témoigne du fait qu’à cette époque les Waffen SS n’incarnaient pas le Mal pour le jeune allemand qu’il était mais l’élite… et H. Le Tellier de conclure en disant que « l’on n’est jamais à l’abri d’une bifurcation néfaste, jamais».
Et parce que ce qui nous fait bifurquer dépend aussi beaucoup de « notre capacité à résister à l’autorité », son livre l’a amené à approfondir l’expérience de Milgram et d’autres expériences de même nature qui montrent la tendance au mimétisme de l’être humain, quitte à faire souffrir un autre être humain ou à reproduire un acte dénué de sens. Pour aborder le mal, Hervé Le Tellier montre à partir de ces expériences notre besoin de conformité sociale, de contribution à la reproduction de ce qui est perçu comme une norme, aussi absurde ou injuste soit-elle, notre disposition native à vouloir appartenir à quelque chose de plus grand que l’individu : le groupe. Cette disposition dit selon Hervé Le Tellier « le désir de l’homme d’être en harmonie avec le monde, même si le monde est fou ».
Contre cette folie, quels remparts ?
Pour Hervé Le Tellier, il y en a trois, le troisième étant le plus important, les deux premiers étant nécessaires mais pas suffisants : la culture, le savoir, la fidélité.
C’est ainsi qu’Hervé Le Tellier nous explique que la culture et le savoir seuls ne sont rien sans la conviction « qu’un autre être humain ne peut jamais être considéré comme inférieur ». Cette conviction, cet impératif, c’est l’idée de fraternité qui pour Hervé Le Tellier surpasse et englobe les impératifs de liberté et d’égalité. La fidélité, c’est la fidélité à cet idéal. Cette fidélité c’est par exemple celle de la fille de la fiancée d’André Chaix qui, née d’un autre homme et d’une mère qui a su refaire sa vie, garde pourtant précieusement le souvenir de cet homme qui n’est rien pour elle dans une enveloppe dont elle partagera le contenu des décennies plus tard avec Hervé Le Tellier…
« Le nom sur le mur » en un mot ?
Le nom sur le mur est l’histoire d’une rencontre fortuite, la rencontre avec un nom sur un mur, une pure contingence donc qui permet pourtant à Hervé Le Tellier d’exprimer ses convictions les plus profondes et d’aborder un sujet autour duquel il dit avoir tourné depuis toujours. Cette découverte lui permet de l’aborder cette fois « un peu plus frontalement ».
Quel lien avec son précédent livre, « L’anomalie » Goncourt 2020 ?
« Je voulais profiter de la visibilité du Goncourt pour parler d’un jeune résistant de mon village, pour dire le caractère vital de son combat ».
La contingence est pour Hervé Le Tellier au cœur de nos existences et de son roman. Ainsi, pour lui, « on dessine une cible là où est tombée la flèche ». C’est la contingence qui est profondément déterminante à ses yeux. La contingence d’un nom sur un mur qui pourtant l’a poussé au plus près de là où il voulait aller et de ce sur quoi il voulait écrire.
France, octobre 2024
Le nom sur le mur, Hervé Le Tellier, Gallimard, avril 2024
Le dernier roman de Bret Easton Ellis publié l’année passée, est avant tout une affaire de « climats »… Quelle sorte de climat définit les relations au sein d’un groupe d’adolescents, dans un lieu et à une époque précise, sur Mulholland Drive dans les années 80 ? Comment ce climat, imperceptiblement, change-t-il, se détériore-t-il et finit-il par précipiter ses personnages dans un inarrêtable tourbillon ?
Dans ce roman, Bret Easton Ellis mêle autobiographie, l’époque de ses 17 ans, lorsqu’il commence à écrire son futur premier roman Moins que zéro, et fiction. Ou plutôt osons dire que les éléments de fiction qu’il ajoute à sa propre histoire (le danger qui rôde sur la ville, incarné par l’arrivée d’un nouveau camarade de classe) permet de mieux rendre compte de la tension, l’infinité des possibles, la nocivité… que revêtaient pour lui la réalité de l’époque.
L’ambiance, le décor ? Le « décor » est tout dans ce roman, la Californie, des gosses aux parents ultra riches et absents, abandonnés à leurs villas luxueuses et leurs piscines chauffées au soleil blanc… Lycéens, leurs préoccupations oscillent entre devoirs à faire, avenir à construire, et alcool et cocaïne à consommer. Les amours, les corps, le sexe prennent bien entendu la place prépondérante qui leur revient dans cet univers adolescent. Piégés dans un monde vénéneux qui ne leur propose plus guère de limites, Bret et ses camarades se vouent à leurs désirs, leurs plaisirs, leurs espoirs, leur désœuvrement… Pour Bret, il y a plus déjà, la distance de l’écrivain qui le marginalise et la nécessité de cacher son homosexualité.
Et tout ce long roman « roule » à 100 % là-dessus : l’atmosphère, l’interpénétration de la normalité, de la préservation des apparences, et du mystère avec le mal qui rôde et la fin d’un monde, celui de l’enfance, encore un peu là pourtant. Tout au long de l’histoire qui est donc avant tout une affaire d’ambiance et d’observation des micro-évènements qui sont autant de points de bascule, nous sommes complètement pris, happés par des presque riens, pourtant si importants…
Et on comprend mieux pourquoi en lisant l’avertissement de Bret Easton Ellis :
« … un roman est un rêve qui exige d’être écrit exactement comme vous tomberiez amoureux : il devient impossible de lui résister, vous ne pouvez rien y faire, vous finissez par céder et succomber, même si votre instinct vous somme de lui tourner le dos et de filer car ce pourrait être, au bout du compte, un jeu dangereux – quelqu’un pourrait être blessé. »
Avez-vous déjà été à Istanbul ? Et si oui, y avez-vous perçu un sentiment d’inquiétude ?
Probablement pas vraiment… tout comme on ne comprend pas bien, vu de loin, comment la politique et la société turques évoluent, c’est pourquoi je vous conseille de lire cette bande dessinée Journal inquiet d’Istanbul, pour prendre la température de ce pays qui en permanence oscille entre laïcité et fondamentalisme, une alternance au service d’un nationalisme qui dessine une ligne droite dont nul n’envisage de dévier, une ligne qui fait son chemin entre Orient et Occident.
Ersin Karabulut, dessinateur de bande dessinées, caricaturiste à ses heures, y décrit et y croque son parcours de vie, la difficulté de faire accepter très tôt le choix de son métier, un choix osé sans assurance de revenus stables mais aussi un choix éventuellement pourvoyeur d’ennuis dans une société où les fondamentalistes tirent les ficelles de plus ou moins près…