Les oiseaux morts de l’Amérique

Christian Garcin est l’invité d’honneur du festival Lettres d’automne qui aura lieu du 9 novembre au 2 décembre prochain à Montauban. L’occasion pour Marie-France de partager son coup de coeur avec Les oiseaux morts de l’Amérique.

Voici un ouvrage original et plein de sensibilité ! Ce roman « américain » de Christian Garcin a été édité cette année chez Actes Sud. Le roman se présente comme une sorte de chronique, la chronique de petites vies qui s’écoulent tranquillement, en marge de la société, sans mots inutiles ni actions spectaculaires.

Les trois protagonistes principaux sont des laissés-pour-compte de la société américaine, des SDF qui vivotent dans les tunnels de canalisation de Las Vegas, non loin du luxe outrancier des hôtels-casinos du Strip où ils font la manche pendant la journée. Tous les trois sont des vétérans des guerres inutiles et meurtrières des États-Unis : guerre du Vietnam pour le plus âgé, Hoyt, guerre d’Irak pour les deux autres. L’Etat a oublié un jour de leur verser leur pension et ils se sont retrouvés là, à jamais inadaptés aux contraintes de la société libérale, chacun trimbalant son lot de traumatismes et de solitude. Et pourtant, rien de dramatique dans leur existence, ils sont liés par une solidarité de bon voisinage, une  convivialité discrète préside à leur cohabitation.

Hoyt approche de ses soixante-dix ans; communiquer, parler à ses semblables n’a plus grand intérêt pour lui, même s’il ne rechigne pas à partager un café avec ses deux voisins de canalisation, mais le présent est pour lui vide de sens. Il préfère s’adresser aux oiseaux et aux mulots. Il rend souvent visite à Danny, gardien d’un motel délabré, fréquenté par des miséreux. C’est que Danny est un lecteur assidu qui propose à Hoyt les livres abandonnés par les clients du motel… Le vétéran du Vietnam se nourrit en effet de poésie : William Blake et T.S. Eliot l’accompagnent dans ses réflexions.

C’est aussi un amateur éclairé de science-fiction, très documenté sur les voyages dans le temps. Il s’est passionné pour certaines théories de l’espace-temps, inspiré en cela par les élucubrations d’un ancien étudiant en astrophysique, versé dans le vagabondage. Hoyt va s’essayer par la pensée à ces déplacements temporels, mais il est  lassé par le spectacle des mondes futurs dévastés par des catastrophes écologiques et humanitaires qui le renvoient à son propre vide intérieur. Il éprouve de plus en plus le besoin de se transporter dans le passé, celui de son enfance dans les années cinquante.

Voyageur invisible, il se transporte dans la cuisine de sa mère, s’assoit près de l’enfant qu’il était et se laisse aller à la douceur d’un beau matin de printemps. Ces visites sont empreintes d’une grande simplicité poétique.

Mais la déchirure de l’oubli est longue et difficile, la reconquête du passé est semée d’embûches et requiert prudence et patience.

Le roman dépasse l’aspect sociétal, l’auteur nous entraîne en compagnie de ce vieil homme émouvant  dans un univers à la fois réaliste et fantastique, un univers où « tout a existé et tout coexiste encore ». Et Hoyt de se laisser guider par toute une série de signes, de hasards troublants, de mystérieuses coïncidences… Il se disait que :

« la réalité prenait un malin plaisir à lancer des passerelles d’un monde à l’autre, reliant entre eux les êtres et les choses dans un réseau serré d’échos et de correspondances à travers le temps, la géographie, la généalogie, la poésie, le vol des oiseaux… »

Il y a du David Lynch dans cet univers, dans la ruelle silencieuse où le vieil homme se retrouve parfois à la recherche de son passé et dont on ne sait pas très bien à quel monde elle appartient; «  Depuis ses incursions dans le printemps de son enfance, il avait peut-être activé un mécanisme temporel permettant de brefs surgissements d’une réalité dans une autre ».

Peut-être suffirait-il pour cela de pousser par inadvertance la porte d’un monde parallèle comme chez l’auteur japonais Haruki Murakami auquel certains passages m’ont fait penser.

Ce livre possède sa part d’insolite, mais il est également touchant et mélancolique. Il s’en dégage une poésie nostalgique : Hoyt va bientôt mourir et il le sait, mais il a vécu là une aventure initiatique qui l’a fait se confronter aux désillusions parfois cruelles de l’enfance, à des expériences traumatisantes enfouies dans sa mémoire, mais qui, d’une certaine manière, l’enracinent davantage dans le présent. Comme le fait remarquer Hoyt à l’un de ses camarades « On ne se remet pas toujours de tout. Si on peut, on continue avec, c’est déjà pas mal » Et puis, il peut à présent, lorsqu’il regarde la seule photo qu’il possède de lui et de sa mère, en goûter tout le contexte sensoriel, « la lumière chaude et belle », « le bruissement des feuilles de l’orme », « la légère brise qui montait de la rivière, charriant de légers relents d’eau saumâtre » et la douceur d’un baiser sur la joue d’une fillette.

Marie-France, 24 octobre 2018

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